Du rouge profond pour la fille, du bleu dense et sombre pour le garçon avec, touche de piment, un soupçon d’érotisme cuir où vient briller l’éclat d’une lame de rasoir. L’imagerie déployée par Natacha Thomas pour son premier film, court métrage de cinq minutes, s’amuse avec les codes et, tout à la fois, tape dans l’œil des initiés en recréant les beautés d’un certain cinéma latin à la sauvagerie sophistiquée. L’auteure aime aussi les histoires fantastiques, les contes qui font peur, où les héroïnes courageuses, ou inconscientes, bravent au péril de leur vie la loi d’un mâle-animal. Ainsi dans ce « conte rouge », Barbe-Bleue et le Petit Chaperon sont réunis à la faveur d’un tango, une danse autant qu’un combat, où les deux parties à la fois se séduisent et luttent pour imposer à l’autre sa domination.

Red Tale tourne le dos à la facilité : le film est sans parole, avec une bande son habillée des seules notes de tango, et propose pour trame une situation métaphorique dépeignant une relation de couple, qu’il revient au spectateur de décrypter. À chacun, donc, d’y apprécier son niveau de lecture, tout en savourant la qualité picturale de l’œuvre, dont les lumières à la Mario Bava caressent l’épiderme des deux comédiens, Sarah Bonrepaux et l’Espagnol Iván González (que nous vîmes dans The Divide de Xavier Gens). Dans la lutte, le bras musculeux de l’homme contraste en toute élégance avec les attaches fines de sa proie. Les ultimes secondes nous donnent à voir l’envers d’une porte close, pourtant à ne surtout pas déverrouiller. Contrairement à l’héroïne, on ne le regrette pas, car le plan dévoilant la fameuse pièce interdite de Barbe-Bleue compte parmi les perles les plus surprenantes que recèle cette chorégraphie, aussi exigeante pour l’esprit que brillamment photographiée.

Un superbe coup d’essai pour Natacha Thomas, qu’on devine passionnée par son sujet — les amours destructrices — autant que par la sensualité violente du tango. La nouvelle cinéaste est déjà familière des productions de genre en format court puisqu’elle a contribué, à des postes divers, à la production ou la promotion de films récemment très remarqués — ceux de Julien Mokrani, Spawn: the Recall de Michael Paris, Extrême Pinocchio de Pascal Chind… Comme ces titres, Red Tale sera sans doute visible en ligne, mais pas tout de suite. Tourné cette année, le film sera projeté en festivals, à commencer, ce week-end, par le Shortfilm Festival de Roosendaal, aux Pays-Bas. Amoureuse des chefs-d’œuvre de David Lynch, la réalisatrice a également prévu, en octobre, une projection presque secrète à Paris au club Silencio, looké du sol au plafond par le cinéaste américain et baptisé en hommage à son film Mulholland Drive. Lynch aime-t-il le tango ? Hantera-t-il le Silencio ce soir-là pour admirer tout à loisir le travail de Natacha Thomas ? Seuls quelques privilégiés montrant patte blanche réussiront à entrer pour le savoir…

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