« Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et calme que vous soyez, il suffit d’une minute pour vous faire perdre l’éternité. » La phrase conclusive de La Morte amoureuse, fameux texte vampirique de Théophile Gauthier, aurait pu servir de mise en garde au héros masculin de Blossom, le second film de Natacha Thomas. Après le beau Red Tale, produit l’an dernier (et dont nous parlâmes ici), la réalisatrice enchaîne déjà avec un autre court métrage, doublé d’un nouveau « conte rouge », cette fois non inspiré des récits traditionnels (ni de ceux de Théophile Gautier) mais d’une fable élégante et cruelle sur les illusions de l’amour, Le Rossignol et la rose, publiée en 1888 — l’année de l’éventreur ! — par  Oscar Wilde. Au travers de l’imagination de l’auteure, le Rossignol naît à l’écran sous les traits du comédien Stéphane Coulon, victime toute désignée de la Rose, incarnée par Nephael. Surgissant telle une apparition, l’empoisonneuse, qui concocte elle-même ses venins, capture le cœur de sa proie au costume sombre et au regard las. En un instant, tout est joué, et l’âme subjuguée ne verra pas les ongles vernis verser les gouttes létales dans sa coupe de champagne…

Pour l’heure second volet d’un diptyque (mais l’ensemble devrait se voir complété dans l’avenir d’un troisième et dernier chapitre), Blossom s’impose comme le pendant inversé de Red Tale : à la figure virile de Barbe-bleue succède l’assurance féminine d’une ogresse approchant sa victime mâle à pas de loup et sur talons aiguilles. Les rôles sont échangés, mais demeurent l’absence de dialogues (la riche bande-son, entre autres, se charge de faire sens) ainsi que l’idée de la séduction vue comme une entreprise de prédation. Ce flirt à suspense entre Éros et Thanatos n’est pas à proprement parler novateur — les veuves noires abondent dans le 7ème Art —, mais parions que Natacha Thomas s’est régalée à mettre en scène, à son tour, pareilles péripéties. À l’image, la fatale fascination amoureuse se concrétise par des flots de couleurs profondes dignes d’un film d’animation, déversés par un chef-op’ aux ordres et inspiré (Nicholas Kent). Domine le leitmotiv d’un vert intense, lumineux, un signal typique du danger dans le cinéma d’horreur (voir, entre mille exemples, l’affiche d’Alien de Ridley Scott ou les chrysalides des Gremlins devant la caméra de Joe Dante). Cette débauche chromatique quasi orgasmique vaut à la cinéaste de qualifier volontiers son travail de « colorporn », et l’on ne peut qu’applaudir son choix d’attribuer le rôle de l’(anti-)héroïne à Nephael Derkani. La comédienne glisse d’un décor à l’autre avec une féline aisance, et fait battre le cœur de cette dynamique de l’excès graphique.

Red Tale a fait le tour du monde des festivals durant l’année écoulée en collectionnant distinctions et récompenses, et on ne peut qu’en souhaiter autant à Blossom qui, au moment où nous publions cette page, a déjà décroché quelques sélections. Cinéphiles curieux, adeptes des expériences insolites et sophistiquées, ou des rendez-vous fatals qui tournent court, gardez l’œil ouvert sur les programmations des festivals non loin de chez vous…

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