Varsovie dans les années 1980. La Pologne végète encore dans le giron communiste, les citoyens font grise mine et vont se divertir dans des restos-cabarets comme celui où se produit « Córki dancingu », un trio musical auquel s’adjoignent un jour deux nouvelles recrues, des sirènes ! Rencontrées au hasard d’un bœuf sur une berge de la Vistule, Or et Argent sont des sœurs et, sous leur apparence aquatique, elles fouettent l’onde avec grâce de leurs étonnantes queues de poissons. Au sec, les frangines ont de belles gambettes et aussi, forcément, de très jolies voix. Elles prennent le micro, font du strip… Dans le night-club tout le monde les adore, mais que leur réserve ce séjour dans le monde des humains ?

Présenté au dernier festival de Sundance, d’où il est reparti avec le Prix spécial du Jury, The Lure ouvre les yeux du monde sur l’existence du cinéma de genre polonais. Le film d’Agnieszka Smoczynska s’impose en fait comme un croisement audacieux de plusieurs espèces, chronique sociale, horreur, fantastique et… comédie musicale ! Sur la scène du cabaret comme en dehors, les épisodes chantés abondent et rythment les parcours divergents des deux créatures : Argent, la blonde, tombe sous le charme du bassiste du groupe, elle aimerait bien devenir humaine pour convoler en justes noces. La brune Or est plus sauvage, dangereuse, pas du genre à faire les yeux doux à un terrien, sauf pour le manger.

Agnieszka Smoczynska s’est inspirée à la fois d’Homère et des mythes nordiques pour élaborer ses deux personnages. La sirène dévoreuse d’homme renvoie à celles qu’affronta Ulysse, tandis que son pendant romantique, qui découvre l’amour dans les bras d’un humain, relève des légendes nordiques qui ont inspiré Andersen pour La Petite Sirène. Pour son premier long métrage, la cinéaste avait en tout cas à cœur d’innover, d’où l’aspect volontiers monstrueux de leur appendice caudal, non une mignonne petite queue de sardine comme chez Disney, mais une protubérance visqueuse de près de deux mètres. Et l’aspect inquiétant des créatures n’atténue pas tellement l’érotisme inhérent à leurs multiples apparitions dénudées, l’absence de vêtements étant chez elles tout à fait naturelle.

Les chansons ne sont pas toutes géniales, on n’a pas affaire à un chef-d’œuvre du film musical, un genre par ailleurs étranger à la production polonaise habituelle. Mais le film remporte la mise par sa bizarrerie inspirée (en début de projo, la découverte de l’intérieur du cabaret est un joyeux moment d’humour musical décalé). The Lure appâte aussi par sa superbe photo et la qualité de ses effets de maquillage (les attributs de poisson mais pas seulement). Enfin, le duo de sœurs, de tempéraments antagonistes et pourtant complices, est de nature à séduire tous ceux qui aiment se laisser happer par les histoires de sororité compliquée. Les interprètes, Marta Mazurek et Michalina Olszanska, sont vraiment très belles, elles nous emportent avec délice jusqu’au dénouement cruel et triste, mais aussi diablement poétique.

Fort de son succès à Sundance, The Lure a créé l’événement dans plusieurs villes américaines au printemps dernier. En tournée, le film a été projeté d’Est en Ouest, de Portland à L.A., de New York à San Francisco en passant entre autres par Dallas, Cleveland, El Paso. Toujours aux States, DVD et blu-ray seront disponibles dès cet automne (édités par Criterion) accompagnés d’une palanquée de bonus — interviews multiples, scènes coupées, courts métrages de la réalisatrice, etc. Inutile de préciser qu’on aimerait bien en voir autant de ce côté-ci de l’Atlantique. Le film a été projeté au BIFFF l’an dernier ainsi qu’au NIFFF, à Neuchâtel, mais nulle part en France. Ce serait quand même bête de découvrir l’histoire d’Or et Argent à l’occasion d’un éventuel remake américain, inévitablement calibré, lissé et édulcoré…