Ami visiteur et mélomane curieux, te voici rendu à la croisée des chemins entre rock punk, metal indus et chanson réaliste, face à face avec Hikiko Mori, l’impertinente voix du quatuor marseillais Bad Tripes ! Pas de panique, laisse-toi prendre par la main et voit comment se défend Hikiko sous le feu roulant de nos questions. Car la chanteuse en a vu d’autres. Le couteau tripier dans une main et son bestial dildo-micro dans l’autre, Mori-san à la langue bien pendue ne se défile pas à l’heure de tailler le bout de gras. Interview !

Khimaira: Bonjour Hikiko. Pour commencer, pourrais-tu nous parler de ton pseudonyme ? Comment l’as-tu choisi ?

Hikiko Mori: Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai été biberonnée aux mangas, aux jeux vidéo et à la pop culture japonaise. À l’adolescence, je me suis intéressée au cinéma japonais, via l’horreur (Ring, bien sûr) puis à l’érotisme (La Véritable Histoire d’Abe Sada). J’ai poursuivi dans cette voie. À la fin de l’adolescence/jeune adulte, je me suis prise de passion pour des auteurs comme Shintaro Kago, Suehiro Maruo et Junji Ito. Il y a une folie, une poésie et une outrance en matière de création chez les artistes japonais que je trouve grisante. Mais la véritable origine de mon pseudo est liée à un truc d’enfance beaucoup plus con, ou chelou. En effet, beaucoup de gens me prêtent des origines asiatiques depuis que je suis toute gamine (même si ça me laisse parfois perplexe, n’ayant pas la moindre goutte de sang asiatique), et j’ai voulu jouer de cette confusion en optant pour un pseudo japonisant. Je trouvais amusant le fait de transformer un phénomène assez triste, les hikikomoris [personnes qui vivent cloîtrées dans leur appartement pendant des années, sans contact social — NdR], en nom de meuf joviale et délurée.

Bad Tripes cultive une imagerie très horrifique, dans les paroles comme dans les clips. Votre dernière vidéo en date est un hommage au personnage de Freddy Krueger. Qui, dans le groupe, a proposé de rendre cet hommage aux Griffes de la nuit ? Te souviens-tu de ta découverte de ce film ? 

L’idée vient de moi, dans la mesure où j’écris les textes. J’avais déjà vu Les Griffes de la nuit quand j’avais 14 ou 15 ans, mais le film, bizarrement, ne m’avait pas marquée. C’est en le redécouvrant une douzaine d’années plus tard que j’ai eu un coup de cœur… et des fantasmes bizarres avec ce cher Freddy (rires) ! Je traversais une période pas très joyeuse en 2013-2014, je regardais énormément de films pour m’évader. Et après avoir visionné le premier Freddy, j’ai eu comme qui dirait un regain de libido bizarre, ha ha ! J’ai fait un rêve érotique avec le personnage et ça m’a inspiré le texte.

As-tu d’autres films de chevet qui te permettent de « déchirer l’ennui », comme tu le dis dans la chanson ?

Il y en a beaucoup : The Rocky Horror Picture Show (sans nul doute mon film préféré de tous les temps), la saga Evil DeadThe Wicker Man (de Robin Hardy, hein, pas l’atroce quoiqu’hilarant remake), Les Frissons de l’angoisse et Ténèbres de Dario Argento… J’ai aussi un faible pour les nanars et garde un souvenir ému de Blood Freak, un film totalement surréaliste sur un bellâtre qui se transforme en dindon tueur de hippies après avoir fumé de l’herbe. (sourire)

Il y a une production française en matière d’horreur, même si elle a dû mal à exister aux yeux d’un public large. Que penses-tu des films français du genre ? Est-ce que tu te verrais exercer l’art dramatique dans une production d’horreur ?

Il y a eu de vrais bijoux autrefois, comme Les Yeux sans visage. Dans le genre eighties, j’ai une vraie affection pour Baby Blood ou des bizarreries comme Parano de Yann Piquer et Baxter de Jérôme Boivin, qui sont vraiment singuliers. En ce qui concerne la production actuelle, j’ai un avis très contrasté… Disons que j’aimerais aimer (et même adorer, pour la jouer chauvine) les films d’horreur français contemporains, mais qu’il y a toujours un petit quelque chose qui coince. Il y a tout de même quelques projets qui, à mes yeux, sortent du lot, comme Grave de Julia Ducournau et Dans ma peau de Marina de Van. Quant à jouer dans une production horrifique, pourquoi pas, si le projet me fait envie, mais n’étant pas actrice, je doute que ce soit une excellente idée !

Vous êtes un groupe aux origines alternatives/underground, mais vos vidéos sont de belle facture, d’aspect très cinématographique. Comment arrivez-vous à ce résultat ?

Ça vient de notre guitariste, Seth, qui réalise sous son nom de tatoueur : Maître Hibou (oui, c’est très cohérent). Son credo, c’est qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. On avait du mal à trouver des réalisateurs dans notre région, du coup, il a décidé de se mettre à mettre en scène nos clips lui-même. Il s’est formé tout seul, dans son coin, en expérimentant en solo. Quand nous avons tourné La Bouchère de Hanovre avec l’équipe de Bat’Art Productions, il s’était beaucoup intéressé au processus de production et à la technique. Un jour, alors que nous répétitions, ils nous a filmés avec un téléphone et s’est amusé à monter les images, et à notre grande surprise, le résultat n’était pas ridicule. Il a emprunté un appareil photo, acheté un peu de matos, notamment des lumières, et on a tourné le clip de Gretel dans notre local de répét’. Fort de cette première bonne expérience, Seth a investi dans du matériel et, depuis, nous tournons en autonomie totale. Après, nous ne somme pas des pros pour autant, ce qui fait que nous ne sommes pas aussi rapides pour monter un plateau ou trouver en un clin d’œil l’angle de caméra parfait. Mais on se démerde (sourire).

Y a-t-il une importante « horror community » chez vous, à Marseille ? 

Je n’en ai pas vraiment l’impression, mais je sors tellement peu que je passe peut-être à côté de quelque chose. 

À présent, la musique de Bad Tripes : les chansons se distinguent par des tournures de phrases élégantes, un choix de vocabulaire soigné, une approche plutôt littéraire qui crée un contraste stimulant avec le ton hargneux du chant « sorcière » et de la musique… Est-ce que tu revendiques ce soin apporté à l’écriture ? 

Totalement. Pour moi, les paroles ne doivent pas être un prétexte pour porter la voix. Autant chanter en yaourt sinon. Et puis, n’ayant pas vraiment une jolie voix, il m’a toujours semblé important de compenser ça avec des textes pas trop nuls (sourire). Plus jeune, j’écoutais aussi beaucoup de punk et de rock alternatif français : Bérurier Noir, les Garçons Bouchers, les Tétines Noires (mon groupe fétiche). Je suppose que le fait d’écouter beaucoup d’artistes francophones d’un peu tous les styles — Gainsbourg, Lofofora, Jacques Brel, Piaf, Fréhel — et de lire pas mal a joué sur cette envie de jouer avec la langue. Je voulais faire du gros son, mais pas sacrifier le verbe.

Le chant, est-ce un don inné chez toi ? Tu as suivi des cours, une formation musicale ? Que pourrais-tu nous révéler sur le parcours des autres membres du groupe ? 

Oh là, ça n’a rien d’un don : je trouve toujours ma voix épouvantable et il y a encore pas mal de gens qui le pensent (sourire). Et ça n’a rien d’inné : j’ai dû en chier pour apprendre à chanter moins faux et à poser ma voix. Le groupe m’a beaucoup coachée, notamment Seth, qui a été chanteur dans plusieurs groupes avant d’opter définitivement pour la gratte. Il a eu plusieurs formations de death metal mélodique, style In Flames, mais est autodidacte. Siger, notre batteur, a également joué dans pas mal de groupes, plus orientés heavy. L’un d’entre eux, Debackliner, a notamment fait la première partie de Blaze Bayley. Sir MacBass, quant à lui, est intermittent et a une solide formation musicale. Il joue dans plusieurs groupes, assez éloignés de Bad Tripes mais tous assez singuliers : DonkerBonker, Donoma et Spirit Bomb. 

Avant Bad Tripes, as-tu fait partie d’autres groupes ?

Que dalle : j’ai pas de vie en dehors de Bad Tripes ! Même si la formation a changé de tronches et de nom, en soi, Bad Tripes est mon premier-né. En revanche, il m’est arrivé de faire des infidélités plus ou moins bizarres au groupe. J’ai fait des performances avec des artistes comme Jean-Louis Costes et le Belge Thibault Delférière. À l’automne 2018, j’ai fait un intérim chez Punish Yourself en remplacement de Klodia Sparkling. « Remplacement » avec des guillemets car ce qu’elle fait n’est pas remplaçable, et le but n’était justement pas de la copier, mais de proposer quelque chose de différent en son absence. Ce fut une expérience aussi épuisante qu’exaltante, résolument inoubliable et ce, même si j’ai laissé quelques miettes de cerveau et de foie au détour de certaines dates, ahem.

Dans le tracklisting des « Contes de la tripe », le dernier album en date de Bad Tripes, on tombe sur « La Bouchère de Hanovre ». La précision géographique du titre me laisse penser que la chanson fait référence à quelqu’un qui a vraiment existé… 

Tu as raison. Le texte m’a été inspiré par le film La Tendresse des loups, d’Ulli Lommel, et qui parle d’une histoire vraie : celle de Fritz Harmaan, indic’ pour la police allemande, dit « le Boucher de Hanovre », un cannibale qui violait et massacrait de jeunes hommes, avant d’en revendre la chair au marché noir, au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que ses concitoyens crevaient de faim. J’ai féminisé l’histoire pour « plus d’identification », si je puis dire, en mélangeant avec un bout de chanson d’amour écrit pour Béatrice Dalle (sourire). J’avais écrit le texte en pensant à elle, à sa voracité sensuelle dans Trouble Every Day, à sa bouche gigantesque et à ses yeux de chat. Disons que ça s’est un peu mélangé dans ma tête, pour donner au final l’histoire d’une prédatrice bandante qui massacre de jeunes mecs.

Ailleurs dans l’album, tu chantes le destin tragique d’« Elizabeth », alias le « Dahlia noir ». J’imagine que tu as lu le roman que James Ellroy a tiré de l’histoire… Que représente le Dahlia noir pour toi ?

J’aime énormément le roman de James Ellroy mais je connaissais déjà l’histoire avant, étant très portée sur les faits divers poisseux. En tant que meuf, j’ai une fascination sordide pour les crimes touchant des nanas. La figure du Dahlia Noir est un peu « l’ancêtre » de toutes les malheureuses qui ont la une des journaux par la suite. Elle est intéressante par son côté sulfureux pour l’époque : ce n’est pas une vierge sacrifiée, plutôt une nana sexy, frivole et aguicheuse mais qui, sous ses airs de femme fatale, avait une candeur assez enfantine. Elle n’avait d’autres projets que ceux de devenir une star de cinéma pétée de thunes et d’avoir un mari canon, de préférence militaire. Son rêve américain va tourner court. L’histoire du Dahlia noir, c’est celle des paillettes qui viennent saupoudrer la merde. Les perles qui poussent sur des charniers, les odeurs de make-up luxueux et de fumier. La célébrité d’Elizabeth va dépasser les frontières et les époques, mais pas dans le sens qu’elle espérait. C’est d’une ironie et d’une cruauté assez fascinantes, qui viennent s’ajouter au fait que le crime n’a jamais été élucidé.

« Baby porn » parle des abus sexuels commis sur des enfants, de même que « L’Ogre de Barbarie », qui en plus évoque le désir de vengeance. Ce ne sont pas des textes très faciles à entendre… 

Baby Porn parle de l’histoire d’Eva Ionesco (qu’elle a elle-même raconté dans un long métrage, My Little Princess), qui a servi de modèle érotique à sa mère photographe, Irina Ionesco, pendant toute son enfance. L’innocence dégueulassée est une source d’inspiration intarissable. En ce qui concerne L’Ogre de barbarie, disons que c’est la revanche de Dolorès dans Lolita. C’est un de mes livres de chevet. J’aime profondément la plume de Nabokov, son humour mordant, son sens du burlesque, et Lolita a été un livre incompris. Beaucoup l’ont vu – et Nabokov le dit lui-même à un Bernard Pivot paillard dans Apostrophes – comme un bouquin fait pour titiller les amateurs de chair fraîche, dans lequel les fillettes (ou plutôt les « nymphettes ») sont de mini-femmes fatales vénéneuses, charmant les pauvres messieurs dépassés par leur libido. Ce n’est pas le cas. Lolita est le récit d’un homme malade et, dans ma chanson, ladite Lolita – même si c’est à la troisième personne – devient à son tour le personnage central. Celle qui agit, pas celle qui subit. L’écrivain Christophe Tison, qui a vécu dans sa chair cette situation douloureuse, a d’ailleurs écrit un roman magnifique, Le Journal de L., qui reprend la trame de Lolita, du point de vue de la jeune fille, avec ses propres mots.
Ce ne sont peut-être pas des textes faciles à entendre, mais ce n’est pas pire que la vie elle-même. Prends n’importe quel journal, télévisé ou papier, et tu y liras des choses bien pires. Et, à titre personnel, je suis bien plus inoffensive et paisible que bon nombre de gens qu’on peut croiser dans la rue.

« Les Rendez-vous de la Bête » : fais-tu référence à un groupe de personnes en particulier ? à une catégorie sociale ? 

Que nenni : il m’arrive de faire des textes plus légers, sans me torturer trop l’esprit, juste en me laissant porter par la musique. Seth, qui est largement plus rapide que moi, compose à une vitesse éclair et m’envoie des préprods de ses morceaux. Et dans le cas de cette compo, j’ai eu en tête des images de fête infernale et glamour, avec champagne et cocktails enflammés, du feu et de la danse, des corps en sueur et de la soie.

« Sombre Pigalle » : encore une histoire de vengeance, ou plutôt de revanche, celle des prostituées abusées qui rendent aux clients la monnaie de leur pièce sous l’égide de la Comtesse Bathory… Pourtant, la fameuse comtesse n’était pas forcément du côté des jouvencelles ? 

(Rires) Ah ça, c’est sûr que la mère Bathory n’était clairement pas une féministe ! Mais ça m’amuse de « remixer » les histoires célèbres, fictives ou non. De même, dans le diptyque Hansel et Gretel, les enfants vont buter leur père après avoir dérouillé la sorcière. Ce qui, à mon sens, est bien plus logique que dans le conte originel, vu comment le daron s’est comporté avec ses mouflets ! Là aussi, un peu comme pour Les Rendez-Vous de la Bête, c’est Seth qui m’a inspiré la thématique avec ses sons endiablés. Puis, ayant pas mal de copines travailleuses du sexe, j’avais envie de leur rendre un petit hommage gentiment gore.

Je suis sûr d’avoir oublié une question super importante que tu aurais aimé que je te pose… Saurais-tu laquelle, et quelle est la réponse ? 

« Quand est-ce qu’on mange ? » restera la question la plus cruciale de l’histoire de l’humanité. Et la réponse : vers 20 heures, 20 h 30.

Tous les clips de Bad Tripes sont à visionner ici ! Tous sauf celui de Car nous sommes nombreux, ci-dessous, non pas fignolé en studio mais capté dans la chaleur de l’instant sur scène, à la maison, c’est-à-dire Marseille, au Poste à Galène, fameux lieu de concert phocéen (lequel, soit dit en passant, a changé de nom l’an dernier en même temps que de proprio : la salle se nomme aujourd’hui le Makeda, et c’est dans le 5ème arrondissement — on tient à ce que tout soit bien clair sur Khimaira !).