Depuis vingt ans, Mike Ratera est un acteur incontournable de la scène Comics mondiale. Professeur à l’école de dessin Joso, à Barcelone, il multiplie ses collaborations avec des éditeurs Espagnol, Italien, Britannique et Américains. En France, c’est chez les éditions Semic, puis Soleil Productions, qu’il s’est révélé auprès des amateurs de BD franco-belge. C’est à l’occasion de sa visite en Belgique, en compagnie de sa coloriste, la ravissante Max, que le maître du Comics catalan, révèle ses petits secrets à Khimaira.
 
Khimaira : Bonjour Mike, tes deux publications en langue Française intitulées King Kabur (Semic) et Bad Légion (Soleil Productions) t’ont fait connaître dans les pays francophones. Même si ces deux albums abordent le thème du fantastique, les univers sont différents. Dans quel genre te sens-tu le plus libre pour dessiner, la Science- fiction ou l’Heroïc-fantasy ?
Mike : Sans aucune hésitation, c’est l´heroïc-fantasy que j’affectionne le plus. Aussi loin que je me souvienne, j’aime dessiner des scènes épiques, de grandes batailles, et des costumes antiques. Je suis un gros consommateur de littérature, de cinéma et de jeux. Je puise mon inspiration dans la culture européenne et américaine. C’est un univers dans lequel je suis plus à l’aise. C’est d’ailleurs pour cette raison, qu’après Bad Légion, j’ai eu besoin de me tourner de nouveau vers mes amours de jeunesse, la fantasy. Pour me réaliser dans ce que j’aime, je me suis tout naturellement adressé au leader du moment dans le domaine, Soleil Productions.
 
K : Et peut-on en savoir un peu plus sur ce projet ?
Mike : JAJAJAJAJAJAJA ! (ndlr. : rire guttural Catalan !). Ca serait avec grand plaisir, mais pour ne rien vous cacher, mon scénariste Bruno Falba, est bien trop superstitieux. Il ne souhaite pas en parler avant la parution de l’album, de crainte que le ciel lui tombe sur la tête… et la nôtre, par la même occasion !
 
K : Allons pour Khimaira, tu peux nous révéler quelques éléments sans trop dévoiler le sujet ?
Mike : D’accord, mais soyons discrets. Mon scénariste est à l’affût de tout. JAJAJAJAA !
Mike allume l’un de ses cigarillos et poursuit.
Disons que le directeur éditorial de Soleil, Jean Wacquet, nous a immédiatement aiguillé sur Jean-Luc Istin, le directeur de collection de Soleil Celtic. Nous lui avons présenté un synopsis et les recherches de personnages. Une fois le dossier étudié, il nous a proposé de rejoindre sa collection. Un pur bonheur.
 
K : Tu dis « Nous ». Votre projet était donc déjà prêt. Max, Bruno et toi vous vous connaissiez depuis longtemps ?
Mike :Max était ma meilleure élève à Barcelone à la « Escolo de comic Joso », où j’officie comme professeur de technique du Comics. Depuis qu’elle a quitté l’école, avec son diplôme en poche, nous travaillons régulièrement ensemble. Avec Bruno, c’est différent.
 
K : N’a-t-il pas fréquenté tes cours ?
Mike :JAJAJAJAJA !Non, Falba n’est pas Catalan, mais Provençal. Tu me diras que sa langue natale est proche de la nôtre, mais non. La première rencontre avec Bruno date d’une séance de dédicace dans la merveilleuse librairie spécialisée BD à Bruxelles, Forbidden Zone. Nous avons très vite pris conscience de notre passion commune pour la fantasy, mais aussi l’histoire, avec un petit et un grand « H ». Inutile de préciser que l’alchimie était présente dès le premier instant. C’est le lendemain, au festival d’Andennes, en Belgique, qu’est né l’embryon de notre projet. Bruno nous a raconté brièvement le récit qui lui trottait dans la tête et le cœur, une saga mélangeant The Lord of the Rings et Gladiator. Et là, j’ai compris que c’était exactement ce que j’attendais ! De retour en Catalogne, j’ai pris contact avec Jean Wacquet de Soleil, qui m’a aiguillé sur Jean-Luc Istin. En parallèle, nous avons monté le projet et nous lui avons présenté le synopsis accompagné des personnages principaux.
 
K : Comment élabores-tu les personnages ? Procèdes-tu toujours de la même façon selon les projets ?
Mike : La création des personnages est une étape que j’affectionne tout particulièrement. Et ce, quelque soit l’époque ou le genre. C’est pour moi un véritable défi. Ce travail en amont est capital. Après avoir pris connaissance des descriptions des personnages du scénario, je constitue un sketchbook très dense. Pour cela, je m’appuie sur une mine d’informations, les costumes des reconstitutions historiques. Les amateurs sont légion en Europe, et tout aussi maniaque du détail que moi. JAJAJAJAJA ! Tout naturellement, les tenues, les armures et les objets trouvent leurs places dans l’univers que je développe. J’obtiens ainsi une ambiance crédible, sans négliger la dimension féerique du récit. Je m’occupe ensuite avec le scénariste de développer un bestiaire. J’accorde autant d’attention à la création des personnages fantastiques que réalistes. Il est important que les traits de caractères qui les distinguent ressortent sur leur physique. A chaque étape, les échanges vont bon train. On échange nos opinions, en les enrichissant.
 
K : Tu n’as jamais pensé écrire tes propres scénarii ?
Mike : Ca été le cas durant vingt ans, avec mes propres séries, en Espagne. Mais avec la BD franco-belge, je préfère collaborer avec des scénaristes français, comme Jean-Marc Lofficier, Nicolas Tackian, Stéphane Miquel, ou Bruno Falba.
 
K : Et comment pourrais-tu expliquer cela ?
Mike : La raison est simple. Je ne maîtrise pas suffisamment la langue de Molière pour écrire des dialogues. Ce qui ne m’empêche pas de suggérer des idées à mes collaborateurs. Mais qui sait, peut-être qu’un de ces jours, je ferai mes propres scénarii en français… Ce ne sont pas les idées qui me manquent !
 
K : Tu as un dessin très détaillé, très précis, impressionnant même, autant dans la représentation des personnages que dans la réalisation des décors et dans le découpage des planches. Est-ce une façon de rendre l’univers plus cohérent, plus « réaliste » ?
Mike : Exactement ! Je mets toujours l’accent sur la cohérence des ambiances par rapport aux scènes de l´album. Cela implique de soigner mes storyboards. Et je suis quelqu’un de très méticuleux ! Actuellement, ma technique évolue sensiblement. J’éclaircis mon trait, pour permettre à Max, ma coloriste, de faire des couleurs plus picturales. Nous obtenons ainsi un traité plus réaliste, comme nous l’a conseillé Jacques Lamontagne, le dessinateur et coloriste de Les Druides, chez Soleil. Jacques est actuellement notre directeur littéraire.
 
K : Qu’apporte la couleur à tes dessins ?
Mike : Je serai tenté de dire tout ! JAJAJAJA !
Mike lance un clin d’œil complice à sa coloriste, Max.
Plus sérieusement, la couleur est pour moi très importante. Afin qu’elle colle parfaitement à mon dessin, il me fallait une collaboratrice de choc, qui comprenne mon dessin et le transcende. Avec Max, j’ai trouvé « LA » collaboratrice idéale. Je l’avais remarqué à l’école de dessin Joso, à Barcelone. C’était ma meilleure élève. Très vite, elle a su maîtriser l’outil informatique et plus particulièrement Photoshop. Nous avons tout naturellement commencé à travailler ensemble sur diverses illustrations, ainsi que sur mes séries publiées aux US (ndlr. : notamment dans Heavy Métal mag). Depuis, nous ne nous quittons plus.
Max :Ce qui caractérise Mike, c’est son énergie et sa générosité. C’est un boulimique qui aime partager ses créations et échanger de nouvelles idées. Toujours à l’écoute, il ne se braque jamais. Cette force de caractère lui permet ainsi d’explorer sans relâche de nouveaux horizons.
 
K : Mike Ratera se montre-t-il directif et critique sur le choix des couleurs, des lumières etc., ou as-tu carte blanche, Max ?
Max : Tout dépend des projets. Mike me laisse beaucoup d’initiative, tout en gardant un regard critique, mais constructif, sur mon travail. Ce qui ne l’empêche pas de prendre un peu de retrait, lorsqu’une pointure comme Jacques Lamontagne drive une série.
Mike : Max le surnomme affectueusement « Godfather ». Et elle n’a pas l’habitude de parler en l’air !  
Max :Cette nouvelle série est plus réaliste que celles sur lesquelles j’ai travaillé jusqu’à présent. Je me suis donc adaptée à cette approche, moins « Comics », comme je l’ai fait sur le cinquième tome de La loi des XII tables (ndlr. : Defali et Corbeyran, chez Delcourt).
Jacques m’apprend beaucoup, grâce à ses sages conseils. Je pense qu’aujourd’hui, il est devenu mon parrain artistique. JAJAJAJAJAJA (ndlr. : Max a le même rire guttural Catalan que celui de Mike !). Tandis que Mike est un peu mon père. On se voit une fois par semaine pour faire le point sur les couleurs. Il prend soin de moi en m’apportant un grand nombre de références, de documentations.
Mike :Je veille toutefois à la laisser s’exprimer. Je la laisse gérer la lumière, les ombres et d’autres détails importants. Il ne faut jamais étouffer le talent d’une ou d’un collaborateur, au risque de la ou le voir se transformer en serial killer ! JAJAJAJAJA !
 
K : Serial killer ! Rien que ça.
Mike : On ne dirait pas à la voir comme ça, mais elle peut devenir très dangereuse ! JAJAJAJAJA !
Max :Et lorsque tout est OK, j’attends la validation de Jacques. Généralement, il me demande de retoucher les éléments où Mike m’a laissé certaines libertés. Alors, la valse des modifications repart de plus belle, encore et encore ! Mais attention. N’allez pas croire que c’est fini pour autant ! Car il faut l’aval de Jean-Luc Istin, qui repasse une couche !… Et puis, il reste l’œil acerbe de Bruno Falba qui, innocemment avec la courtoisie qui le caractérise, demande si en faisant ceci ou cela, ça ne serait pas mieux. C’est une manie chez lui. Il faut toujours qu’il attende le dernier moment pour mettre le doigt sur un point que personne n’a vu. Et là, je craque en lui hurlant : « Kill Bruno ! Kill ! JAJAJAJA ! »
Mike : Tiens, qu’est-ce que je disais ?
Max :Si je peux donner un conseil aux coloristes en herbe : trouvez-vous un autre métier ! Car celui-ci s’adresse aux masochistes ! JAJAJAJAJA !
 
K : Utilises-tu des couleurs différentes pour les êtres fantastiques ou les humains ? Y a-t-il pour toi des « catégories »  de couleurs selon la nature des personnages ?
Max : Bien sûr. Il est important d’utiliser des codes couleurs pour guider le lecteur dans le récit. Cette charte graphique est établie dès le montage du projet et doit être respecté tout au long de la série. Mais surtout, cette conceptualisation ne doit pas sauter aux yeux. Elle doit rester sous-jacente, appuyer et renforcer la narration de bout en bout.
 
K : Abordes-tu différemment la colorisation de Comics et d’un album franco-belge ? Comment procèdes-tu ?
Max : J´ai travaillé avec Mike dans Heavy Métal mag, ainsi que pour les X-Men et d’autre séries US. Les Américains n’abordent pas les couleurs de la même manière que les Européens. Tout d’abord parce que le rythme de travail est infernal. Ils ne nous permettent pas d’avoir une approche aussi artistique qu’on le souhaiterait, pour des raisons de timing. D’autre part, les couleurs Comics sont plus criardes et moins axées sur les ambiances. Malgré les centaines de styles différents que l’on trouve dans la bande dessinée franco-belge, les couleurs restent en général plus douces. On dispose de plus de temps sur chaque planche. Ce qui permet de poser ses ambiances scène par scène sur l’ensemble de l’album.
 
K : Qu’aimes-tu colorier le plus ?
Max : Sans hésiter, les ZOMBIES !
 
K : C’est peu courant chez les jeunes femmes. Et pourquoi ces créatures répugnantes ?
Max : Tout simplement parce que je suis une inconditionnelle des films d’horreurs, des « nanards » typiques qui ont fait les heures de gloires des séries-B !
Mike :Non Max. On ne dit pas les séries-B, mais les « séries-Z » ! Avec un « Z »  comme ZOMBIES ! JAJAJAJA !
Max : De manière plus générale, j’ai un faible pour les méchants. Ils ont beaucoup plus de profondeur. Paradoxalement, ils sont plus attendrissants. Et puis, les filles adorent avoir peur !