Ils sont deux. Deux scénaristes quasi débutants qui ensemble ont produit l’une des bonnes surprises de l’année dernière avec Alter. Alors que nous n’en pouvions plus d’attendre la suite, la (triste) nouvelle est tombée : les Humanoïdes Associés n’ont pas souhaités continuer l’aventure. Qu’à cela ne tienne, puisque nos deux compères récidivent cette année avec une nouvelle série tout aussi ambitieuse, Linked. L’occasion de faire le point avec eux.

Khimaira : Avant de parler de Linked, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé avec Alter, dont les Humanos ne publieront pas la suite ?

Esteban Mathieu : Voila une question à laquelle je n’imaginais pas répondre dans une interview de Linked ! En effet Alter n’aura pas de Tome 2. Et nous ne pourrons donc pas finir l’histoire que nous avions commencée. Je ne cache pas ma frustration. Les raisons sont elles des plus simples, Alter Tome 1 n’a pas fait assez de ventes et les humanos n’ont pas misé que le tome 2 se vende mieux. Mais nous espérons bien que cette mésaventure ne se reproduira pas avec Linked…

Michaël Nau : C’est d’autant plus dommage que nous étions pas mal avancés dans la suite, trois chapitres avaient déjà été complètement dessinés.
Cela dit, rétrospectivement, des auteurs inconnus, dans une collection un peu particulière (format, noir et blanc) et sans promotion aucune n’était pas forcément une très bonne idée. Surtout qu’Alter n’était pas non plus très accessible au premier coup d’œil. En outre, le coté un peu hybride et cosmopolite pouvait déstabiliser un lectorat peut être plus rigide qu’on ne l’aurait pensé.

Khimaira : Ce qui n’a pas fait peur aux Humanos avec qui vous démarrez une nouvelle série…

Esteban Mathieu : Il faut savoir que même si Linked est sorti bien plus tard qu’Alter, les deux séries ont été signées en même temps.

Michaël Nau : Chronologiquement parlant, LINKED a été fini il y a un peu plus d’un an déjà – il a étéréalisé quasiment en même temps qu’ALTER. Le premier chapitre a d’ailleurs été publié dans le hors série Shogun Life. J’imagine que le délai entre la finition et la publication correspond à des difficultés de planning coté Humanos ainsi qu’à l’aller/retour France/Chine pour l’impression. Ce genre de détails reste toujours assez obscur.

Esteban Mathieu : Pour ce qui est de la peur que les Humanos auraient pu avoir, je dirais que la question ne se pose pas. En consultant les critiques de nos albums, on peut remarquer que la part de notre travail a été remplie. Et les Humanos ont en nous une certaine confiance ; les auteurs ne sont pas toujours fautifs de la mauvaise vente d’un titre…

Khimaira : Est-ce que vous avez eu des contacts avec d’autres éditeurs, voir des propositions ?

Esteban Mathieu : Nous avons en effet rencontré d’autres éditeurs depuis et même s’il est vrai que la collaboration avec les Humanos nous a beaucoup appris nous ne refusons aucune possibilité de raconter des histoires. Pour ce qui est des propositions, il est rare je ne vous le cache pas qu’un éditeur vienne directement vers vous pour vous proposer du travail et ça n’a pas encore été le cas pour nous. Mais on ne sait jamais ! Peut être qu’un matin avec la bouche encore pâteuse on aura un coup de téléphone de Spielberg…

Michaël Nau : Notre relation avec les Humanos reste cordiale et professionnelle pour le moment. C’est avant tout un éditeur. Si on leur apporte un projet qui leur semble juteux, ils le prennent, sinon on va voir ailleurs.

Khimaira : Linked est votre seconde série dans la collection Graphic Novel des Humanos. Pourquoi ce format ?

Esteban Mathieu : Les deux titres ayant été signés en même temps, il nous semblait logique de les avoir sous le même format.

Michaël Nau : Encore une fois, LINKED fut mis en chantier en même temps qu’ALTER dans la même collection. C’est donc un « choix » qui remonte à plus d’un an déjà, lorsque cette collection était en « vogue ».

Khimaira : Comment en êtes-vous venu à travailler avec Maria Llovet?

Esteban Mathieu : Il faut d’abord savoir qu’elle n’être autre que la femme de Jesus Orellana, le dessinateur d’Alter. Ils nous ont été présentés en même temps aux Humanos et nous avons en fait développé ces deux histoires en réponse à leur univers. Linked a donc été écrit pour Maria en respectant ses gouts et ce qu’elle avait envi de faire. Nous travaillons toujours selon le style et les envies de nos dessinateurs, car il est plus facile de changer une ligne de récit que de changer complètement de style de dessin. Et surtout parce que la contrainte peut parfois être bénéfique à la création.

Michaël Nau : Le projet fut développé avec elle et pour elle. Son dessin colle donc particulièrement bien à l’ambiance tantôt éthérée, tantôt malsaine de Linked car nous avons développé une histoire et un univers selon ses goûts.
D’un point de vue plus personnel, son dessin est, je pense, tout à fait en adéquation avec le public visé par cette histoire. Et, techniquement, il y a aussi quelques moments de bravoure comme la plongée dans les escaliers. Ayant vu le premier chapitre du Tome2, j’espère vraiment qu’il va pouvoir sortir car cela ne va qu’en s’améliorant.

Khimaira : Comment vous êtes vous réparti les tâches entre scénaristes d’une part, et avec la dessinatrice d’autre part?

Esteban Mathieu : Nous avons travaillé comme pour Alter. L’histoire de Linked a été divisée en chapitre, d’une part parce que Linked devait être pré-publié par chapitre et d’autre part nous développions ainsi chacun de notre coté nos chapitres qui suivaient bien entendu une ligne directrice que nous avions travaillée et détaillée en amont. Côté dessin, sur ce projet nous avons laissé Maria très libre. Chacun son travail : nous respectons ses idées graphique comme elle respecte le déroulement de l’histoire.

Michaël Nau : Nous ne sommes pas des scénaristes très despotiques. Nous aimons bien laisser énormément de latitude aux artistes. Partant du principe qu’ils sont les experts en graphisme et nous en scénario, nos didascalies sont plus fonctionnelles que visuelles. Par exemple, si un personnage doit se balader dans le désert, nous préciserons son équipement par souci de bon sens plus que par esthétisme.
Avec Maria, nous nous sommes quand même entendus sur la présentation du script pour qu’elle soit à l’aise dans la narration et que cela s’ajuste à son découpage.

Khimaira : Linked est, tout comme Alter, une série relativement complexe sur le plan narratif. Est-ce quelque chose de conscient, de volontaire?

Esteban Mathieu : Pour ma part oui. Je suis le genre de lecteur qui aime se poser des questions quand il est face à un livre ou une BD. J’aime particulièrement les histoires tournant autour des personnages et puisque la vie n’est pas simple, leur histoire ne l’est pas non plus.

Michaël Nau : Linked met aussi en scène encore plus de protagonistes qu’Alter. Son scénario passe uniquement par les personnages. Ensuite, c’est vrai que, comme pour ALTER, nous avons choisi une trame relativement simple pour la complexifier et, nous croisons les doigts, la rendre intéressante, plutôt que le contraire, une trame compliquée qu’il aurait fallu simplifier. C’est un procédé sur lequel nous tombons souvent d’accord avec Esteban.

Khimaira : Dans le premier tome, aucune information n’est donnée sur le monde extérieur. A quoi peut-on s’attendre?

Esteban Mathieu : Cette question est légitime, mais je vais mettre mon col blanc de curé pour y répondre avec une autre question. Fixer cette histoire dans une époque particulière changerait-il le recit ? Ou bien ce qui se passe dans cet institut aurait il pu se passer n’import quand depuis que l’ère industriel est arrivée ?

Michaël Nau : Encore une fois, comme Alter, nous avions besoin de nous affranchir des unités de temps et de lieu. Nous voulions nous concentrer sur les personnages et leurs interrelations. Le besoin d’un monde bien établie et identifiable est, j’ai l’impression, un point commun de nombre de lecteurs et d’éditeurs. C’est compréhensible mais je crois qu’il est parfois nécessaire de faire la distinction avec ce que l’on veut raconter. Linked est une BD très émotionnelle et centrée sur les personnages. Le monde autour n’a finalement que peu d’importance en dehors de l’institut. Qu’importe si cela se passe de nos jours en France ou sur Neptune en 2100.
Si nous avions créé un jeu de rôle, là oui, nous aurions joint une bible avec l’histoire du monde. Mais est ce vraiment nécessaire de montrer l’invisible dans une histoire comme celle de Linked ?

Khimaira : En combien de tome la série est-elle prévue?

Esteban Mathieu : Nous avons prévu cette série sur deux tomes et nous comptons bien cette fois finir cette histoire.
Michaël Nau : Deux. Et ce sont les deux plus beaux tomes de l’univers tout entier. Je pense que c’est la meilleure BD jamais sortie en Janvier 2010 écrite par deux scénaristes de moins de trente ans en région parisienne et dessinée par une espagnole.

 

Khimaira : Avez-vous d’autres projets sur le feu ? Dans la même collection ?

Esteban Mathieu : Nous avons travaillé sur deux séries dans ce format et je ne cache pas mon envie d’en essayer un autre afin de changer d’exercice. Nous sommes en ce moment en pleine négociation concernant une nouvelle série qui aura cette fois un format franco-belge plus conventionnel en France.

Michaël Nau : Oui, nous sommes en train d’essayer de valider un projet très Lovecraftien mais ce ne sera pas dans la même collection si nous y arrivons. Et puis même si c’est un peu malheureux, je pense qu’en France il vaut mieux sortir avec un format plus classique.

Khimaira : Voici maintenant notre question subsidiaire ! Quelle BD, pas de vous, recommanderiez vous en ce moment et pourquoi?

Esteban Mathieu : Je dirais Metronom’ qui vient de sortir. C’est une série qui commence plutôt bien et qui en plus fouille dans des univers riches et qui me parle comme Blade runner. Et en plus c’est édité chez Glenat, un éditeur en qui j’ai foi en ce moment. Mais vous l’aurez compris c’est un avis totalement subjectif !

Michaël Nau : Je viens de finir, un peu en retard, I Kill Giants et c’est vraiment incroyable. C’est Joe Kelly au scénario qui avait déjà rédigé le magnifique It’s a bird et, là encore, c’est poignant, intelligent et non dénué d’humour. Il ne faut pas se laisser rebuter par le graphisme très (stéréo ?) typé mang ; c’est une lecture inoubliable.

Merci à tous les deux pour votre temps et vos réponses !