Créer un seul univers pour plusieurs séries différentes permet d’aborder un même thème sous différents aspects. Tout en conservant une cohérence artistique nécessaire, les productions prennent des chemins divers au gré de styles graphiques variés. Ainsi, Corbeyran s’associe à quatre dessinateurs de talent pour mieux faire apprécier l’univers des stryges aux lecteurs. Toute une mythologie s’en trouve recréée, tous les questionnement fondamentaux chers à l’homme s’en trouvent réanimés. Chacune des séries aborde un aspect du mythe avec originalité et pousse à la réflexion. Bien que totalement indépendantes les unes des autres, certaines ramifications apparaissent : certains objets et certaines scènes se recoupent. Par l’exploration de nos cultures et légendes ancestrales, Eric Corbeyran, Richard Guérineau, Grégory Charlet, Michel Suro et Marc Moreno enrichissent considérablement la figure fantastique du stryge. En fait, c’est une nouvelle modernité que les auteurs offrent au mythe…

Tout commence avec Le Chant des Stryges d’Eric Corbeyran et de Richard Guérineau, la série phare du cycle des stryges. Ils mettent en place toute la mythologie autour des stryges. Chacun des tomes de cette première série nous en dit un peu plus sur les mystérieuses créatures. Quelques questions trouvent leur réponse grâce aux extraits du livre de Peter Mackenzie, Contact & Inducement, présentés sur les pages de garde des albums ou par le développement de l’histoire. Mais ces questionnements autour des créatures en amènent d’autres, plus profonds, plus existentiels. « Les stryges soufflent à l’homme ses interrogations fondamentales: « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et pourquoi sommes-nous là ? » (Page d’entrée, T.4). Mais aussi qui ou quoi se cachent derrière cela… Autant de questions en suspend qui continuent à entretenir le mystère. Et tout l’intérêt se trouve là : dans le mystère. Et il est extrêmement bien entretenu par les auteurs ! En faisant apparaître les stryges très furtivement dans les albums, ils réussissent déjà à créer une envie de la part du lecteur: envie de voir, envie de savoir, envie de connaître. C’est à travers les perceptions des personnages de l’histoire que le lecteur pourra se faire sa propre interprétation, à travers les images auxquelles ces personnages seront confrontés. Dès le premier album, le ton est donné : « vous êtes en plein récit fantastique, de mystérieuses créatures viennent troubler le réel ». Le point de départ se situe en effet dans l’autopsie du cadavre d’un stryge… Tout cela est traité « à l’américaine », tout d’abord par l’utilisation de quelques stéréotypes dans la narration qui permettent au lecteur de s’engager dans l’histoire, ensuite par quelques seconds rôles aux physiques très proche de stars hollywoodiennes et enfin par une construction des planches assez cinématographique.

Et le mystère se prolonge avec la deuxième série Le Maître de Jeu de Corbeyran et Grégory Charlet. Contrairement au Chant des Stryges, les stryges apparaissent dès la première page, cette fois de façon onirique, à travers les rêves de Quentin, un enfant infirme, fil conducteur de la série. Le récit évolue dans le monde contemporain mais l’action principale prend place dans un petit village assez glauque, complètement abandonné et isolé du continent. Le jeu de rôle constitue le cadre de l’histoire mais le « jeu » va vite dériver vers le drame… Ici aussi un livre constitue le point de départ de toute l’intrigue : Le Grimoire de Venoncius. Quelques pages de ce manuscrit suffisent à redynamiser toute la mythologie autour des stryges. La série prend un ton résolument noir : il est d’autant plus dur que le personnage principal, Quentin, est fragile et d’autant plus violent que le commanditaire de ce jeu, Andréas von Harbow, apparaît avide de pouvoir et d’argent, prêt à tout pour arriver à ses fins. Le Maître de jeu évolue tel un thriller ou un slasher, certaines scènes sont terrifiantes et des plus angoissantes et le suspens devient vite insoutenable. Des évènements atroces où meurtres et tortures en tous genres se succèdent. Les apparitions des stryges sont toutes surprenantes et impressionnantes. Et le mystère reste entier…

 

Avec Le Clan des chimères, le mystère s’insinue en plein Moyen Âge. Corbeyran s’associe cette fois à Michel Suro pour visiter l’époque médiévale et exploiter toutes les croyances et rites populaires de cette terre de légendes. Cette période faste de l’Inquisition est évidemment très emprunte de magie et de sorcellerie, sorcières et démons y trouvent d’ailleurs une place de choix de même que quelques petites créatures imaginaires, fées et kobolds… Ainsi, les auteurs exploitent à merveille l’intrusion du surnaturel et amènent tout en douceur l’existence des créatures ailées, les stryges. Mais c’est aussi tout le drame humain qui est exploité ici sur fond de surnaturel : la disparition inexpliquée d’un enfant, la folie passagère et la grande tristesse des parents… La présence des stryges, ces « démons ailés », est timide et plutôt cachée. Pourtant, ils pourraient bien avoir un rôle déterminant à jouer… Cet apparent conte de fée se révèle le plus affreux des cauchemars. La malédiction s’acharne sur les terres de Roquebrune et le mystère perdure…

Une quatrième série vient se greffer sur l’univers des Stryges: Les Hydres d’Arès. Aux commandes à côté de Maître Corbeyran se trouve cette fois Marc Moreno (Le Régulateur, Ed. Delcourt). Après l’irruption du mythe dans le passé et le présent, le mythe se voit propulsé dans le futur, en 3455. Et les questionnements continuent de foisonner. L’homme a-t-il envisagé de fabriquer lui-même ses successeurs ? Quel avenir cela nous réserve-t-il ? La menace existe toujours, les stryges ont évolué, une nouvelle race est née. Le dessin de Marc Moreno se prêtait particulièrement bien à cette variation de l’univers des stryges. Sa parfaite maîtrise de l’outil informatique, ses couleurs et ses textures rendent le dessin particulièrement propice aux mondes futuristes. D’autant plus que les technologies (machines, armes, voiture, etc.) semblent tenir une place importante dans le récit. Les stryges évoluent et continuent de manipuler notre destin…