Si on avait dit en 1950 à Clive Staples Lewis qu’il entamait l’écriture d’un cycle qui allait devenir l’un des plus grands classiques de la littérature britannique, il ne l’aurait sans doute pas cru. Et pour cause…
 
Quand le hasard fait bien les choses
Au départ, C.S. Lewis n’avait pas l’intention d’écrire une série logique de sept tomes, série qui allait bientôt devenir célèbre sous le nom des Chroniques de Narnia (traduction exacte du titre anglais et titre de la série au Québec) ou du Monde de Narnia (nom en France).
 
Au début, l’auteur irlandais avait simplement rédigé ses sept romans les uns après les autres, sans la moindre intention d’en faire par la suite un ensemble cohérent. Le cycle de Narnia, c’est avant tout une suite d’œuvres plus ou moins reliées entre elles et qui possèdent un cadre commun : le monde imaginaire de Narnia
Plus d’un lecteur passionné sera surpris d’apprendre que même l’ordre d’écriture des sept tomes diffère de leur ordre de publication :
-1950 : Le Lion, la Sorcière et l’Armoire Magique (tome 2)
-1951 : Le Prince Caspian (tome 4)
-1952 : L’Odyssée du Passeur d’Aurore (tome 5)
-1953 : Le Fauteuil d’Argent (tome 6)
-1954 : Le Cheval et son Ecuyer (tome 3)
-1955 : Le Neveu du Magicien (tome 1)
-1956 : La Dernière Bataille (tome 7)
Mais en quoi consistent exactement les Chroniques de Narnia ? Pour comprendre (l)a véritable essence de cette oeuvre, celle qui reste souvent cachée aux lecteurs parce que l’adaptation cinématographique en a biaisé la vision, il convient de connaître les grandes lignes de l’histoire (nous prendrons ici l’ordre de publication des œuvres et non l’ordre dans laquelle elles ont été écrites).
 
D’un monde à l’autre
Poussez avec moi les portes du fabuleux monde de C.S.Lewis…
 
Dans le Neveu du Magicien, un jeune garçon londonien prénommé Digory va utiliser des bagues magiques et être transporté dans le Bois-d’Entre-Les-Mondes, forêt merveilleuse qui est le point d’accès vers tous les autres mondes imaginaires. Cette première excursion au sein de Narnia réveillera une maléfique reine… Dans le second livre publié, l’Armoire Magique, les quatre frères et sœurs Peter, Susan, Edmund et Lucy découvrent un passage secret à travers une armoire magique, qui les mènera tout droit au pays de Narnia. Le royaume est alors sous la coupe de la reine malfaisante qui y fait régner un hiver éternel. Selon la légende, le retour d’Aslan concorderait avec l’accession au trône des fils d’Adam et des filles d’Eve. Ici, le monde de Narnia n’est pas un simple monde imaginaire, mais un endroit qui dévoile la véritable nature de tout un chacun.
 
Dans le Cheval et son Ecuyer, l’histoire débute au pays des Calormen, un royaume oriental au sein même du monde imaginaire de Narnia. Shasta, un jeune garçon exploité, est un jour acheté par un puissant Tarkaan. Le destrier de ce dernier se prénomme Bree et est doué de parole. Shasta va s’enfuir en compagnie du cheval vers le nord, vers le pays de Narnia et rencontrer en chemin une jeune noble du nom d’Aravis qui poursuit le même but. Dans ce roman, C.S. Lewis dépeint les affrontements et les différences entre les cultures et les peuples au sein même de son monde merveilleux.
 
Dans le quatrième tome édité, Le Prince Caspian, les quatre enfants de l’Armoire Magique retrouvent le pays de Narnia après une année d’absence. Le temps ne s’écoulant pas du tout à la même vitesse que dans le monde réel, ils vont découvrir que les années ont passé en Narnia et que toute croyance dans le merveilleux y a disparue. Caspian, le prince héritier, est l’un des rares êtres vivants à connaître encore l’existence des créatures merveilleuses, mais il ne peut pas réveiller seul le royaume engourdi. C’est alors que Peter, Susan, Edmund et Lucy vont devoir mettre leur foi à l’épreuve : croient-ils encore aux légendes auxquelles ils ont pris part il y a si longtemps ? Ici, l’écrivain reprend un précepte cher à son cœur : le concept de foi, le fait même de croire qui devient un risque à prendre pour que les contes subsistent.
 
Dans l’Odyssée du Passeur d’Aurore (tome 5 publié), on rencontre le cousin insupportable d’Edmund et de Lucy. Les trois enfants vont être projetés dans le monde de Narnia grâce à un tableau et vont atterrir près du navire du prince Caspian, roi de Narnia.
 
Le Fauteuil d’Argent relate l’histoire de Jill et Eustache, qui, pour échapper à des camarades peu scrupuleux, vont se réfugier dans un petit jardin et se retrouver propulsés au pays d’Aslan. Leur mission sera de retrouver le fils de ce dernier, Rilian, prince héritier enlevé depuis des années par un serpent maléfique.
 
Dans le dernier roman (écrit et publié), La Dernière Bataille, l’aventure se déroule dans la Friche de la Lanterne, une terre aride à l’ouest de Narnia. Un vieux singe du nom de Shift va berner tous les habitants du royaume en faisant passer son ami, l’âne Puzzle, pour le lion Aslan (il le déguise à l’aide d’une peau de lion).
 
Le monde de Narnia expliqué aux lecteurs
Les Chroniques de Narnia se situe dans la même veine qu’Alice Au Pays des Merveilles : l’histoire est destinée à la jeunesse, alors que l’interprétation est réservée aux adultes. En effet, toute la structure du monde de Narnia tourne autour de la religion, et on décrypte les différentes allusions au fur et à mesure qu’on s’imprègne de l’atmosphère.
 
Narnia, c’est un bestiaire imaginaire classique, mais avec des créatures qui ont été dotées d’une essence fortement tournée vers la religion. Pour comprendre l’œuvre de C.S. Lewis, il faut savoir qu’il était lui-même profondément croyant (il s’est converti à la foi chrétienne durant ses études universitaires, sous l’influence, entre autres, de son grand ami J.R.R. Tolkien).
Le monde imaginaire de Narnia devient donc naturellement un monde où la structure politique jusqu’aux habitudes sociales et individuelles se regroupenttoutes autour du concept de dieu unique (le roi Aslan). Les analogies avec les croyances chrétiennes sont d’ailleurs nombreuses : Aslan est celui qui délivrera le monde tel le dieu sauveur des âmes en peine. Le sacrifice du lion rappelle celui du Christ qui se sacrifie pour racheter les fautes des pêcheurs. La trahison d’Edmund pour une poignée de friandises est similaire à la trahison de Juda pour de l’argent. Le retour d’Edmund rappelle le concept du pardon chrétien et de la rémission des péchés. Et les enfants humains ne sont-ils pas appelés les fils d’Adam et les filles d’Eve ?
Comme son acolyte J.R.R Tolkien, C.S. Lewis était profondément persuadé que l’imaginaire a un rôle décisif à jouer dans la connaissance. Pour lui, raison, croyance et imagination étaient profondément reliées entre elles.
 
Les œuvres de C.S. Lewis ont été traduites en plus de 30 langues et les livres de Narnia se sont vendus à plus de 200 millions d’exemplaires dans le monde. Ces chiffres sont d’autant plus renversants lorsque l’on sait que les critiques ont au départ réservé un accueil très mitigé aux Chroniques de Narnia (même J.R.R Tolkien avait ouvertement critiqué le premier tome). Cependant, l’œuvre a tout de suite connu un succès colossal auprès du public. La popularité du cycle s’est amplifiée au fil du temps, grâce à un important bouche-à-oreille. Aujourd’hui, on peut admirer une statue édifiée en mémoire de l’auteur (mort le même jour que l’assassinat de J.F. Kennedy) à Belfast : C.S.Lewis y est représenté en train d’ouvrir une armoire.
 
Tout dans l’œuvre imaginaire de Narnia nous donne envie de rêver, jusqu’aux illustrations des romans que l’on doit à Pauline Baynes, présentée à l’auteur par un autre grand créateur de mondes fantastiques, J.J.R. Tolkien.
 
Et quand on sait que l’écrivain, d’une grande générosité, donnait régulièrement les deux tiers des revenus générés par ses romans à des œuvres caritatives, on ne peut qu’apprécier encore plus le monde imaginaire, mais ô combien constructif, des Chroniques de Narnia… Et vive l’imaginaire !