Est-il encore besoin de présenter Bone ? Les aventures de ce petit bonhomme cartoon égaré dans un univers de fantasy ont déjà séduit un large public. A l’occasion de la sortie en français de l’édition couleur (chez Delcourt), nous avons rencontré son auteur, Jeff Smith.

 

Khimaira : Comment définiriez-vous Bone ? Est-ce une BD pour enfants que les adultes peuvent lire ou est-ce une histoire pour adultes accessible aux jeunes lecteurs ?

Jeff Smith : Oui*, exactement, les deux à la fois. Je l’ai écrit pour les adultes, en me disant que cela pourrait passer dans certains journaux ou dans Mad magazine, je n’étais pas très fixé. C’était donc à priori destiné aux adultes, mais lorsque j’ai commencé à le republier sous forme de recueils de cent-cinquante pages, les gamins ont découvert la série et ils se la sont approprié. Les enfants appréhendent donc l’histoire d’une certaine façon, et les adultes l’apprécient à un autre niveau.

 

K : Quels ont été vos influences pour Bone ?

JF : Je suis un grand fan d’Astérix et de Carl Barks(1). Je me souviens aussi très nettement de l’été où Métal Hurlant* est arrivé aux USA, tous ces auteurs dont Moëbius… cela m’a complètement chamboulé. Donc, d’une certaine manière, je dirais que Bone c’est Astérix et Donald Duck mélangé à Métal Hurlant*. (rires)

 

K : Maintenant que vous êtes célèbre et que Bone est mondialement reconnu, quelles sont vos impressions sur ces douze années de labeur pour le produire ?

JF : J’ai adoré. La BD, comme art, est quelque chose de très gratifiant pour moi. Cela fait travailler les deux hémisphères du cerveau, cela implique de l’écrit et de l’image et vous devez vraiment tout utiliser, non seulement en tant que créateur, mais aussi en tant que lecteur. J’aime beaucoup. Je pense que c’est l’une des formes d’art les plus parfaites. Plus active que le cinéma, par exemple, où vous restez juste assis devant le film qui se déroule. Pour la BD, vous devez engager votre sens visuel mais aussi votre esprit. Je ne testerais mon talent dans aucun autre art, celui-ci est parfait.

 

K : Dans une autre interview, vous mentionnez l’avis des lecteurs a influé sur l’histoire de Bone. Votre idée originelle et le récit tel qu’il a finalement été publié sont-ils très différents ?

JF : Pas TRES différent, juste un peu. Bone paraissait un chapitre à la fois et les épisodes paraissaient tous les deux ou trois mois. Dans les comics américains, il y a une tradition de lecteurs écrivant à l’auteur pour donner leurs impressions. C’est très amusant, ils disent ce qu’ils ont aimé ou n’ont pas aimé. A partir de là, je pouvais deviner vers où les lecteurs attendaient que l’histoire se dirige. Et cela m’amusait beaucoup d’aller parfois dans leur sens et parfois de ne pas leur donner ce qu’ils voulaient. Cela a donc pas mal influencé le rythme de l’histoire.

 

K : Pour vos prochains travaux, aimeriez-vous avoir les mêmes échanges avec les lecteurs ?

JF : Oui, j’aimerais à nouveau procéder de cette façon, à la manière d’un feuilleton. Mais le projet sur lequel j’ai travaillé, et travaille encore, juste après Bone est Captain Marvel(2), pour DC. Je dois produire la totalité des pages avant même que la première ne soit publiée. Il n’y a donc aucun retour de lecteurs. C’est désagréable et je n’aime pas tellement. Donc pour mon prochain projet personnel en indépendant, j’opterais à nouveau pour la sérialisation afin d’avoir des avis immédiats.

 

K : Le personnage de Bone étant blanc, quelle idée de mettre la série en couleur ?

JF : (rires) Le Grand Dragon Rouge avait besoin de couleur.

Lorsque j’ai terminé la série, j’en étais suffisamment satisfait pour la laisser telle quelle. Même si j’avais souvent rêvé de pouvoir faire une version luxe, toute en couleurs, je ne pensais vraiment pas que cela pourrait arriver. Puis Art Spiegelmann(3), qui travaillait à la création d’une ligne de livres pour enfants, suggéra d’y inclure une version couleur de Bone. Lorsqu’il m’en parla la première fois, je pensais que ce n’était pas une bonne idée. Son argument était que « Maus est en noir et blanc parce que c’est sur la guerre et l’holocauste. Bone est du côté de la vie, il devrait donc être en couleurs« , puis il a ajouté -et c’est ce qui m’a convaincu- que « Bone ne serait pas terminé tant qu’il ne serait pas en couleurs« . J’ai donc dit « ok, faisons un essai« . Et j’ai été bluffé. Je me suis rendu compte que l’on pouvait raconter une histoire grâce à la couleur et renforcer certains aspects de la composition. Mon cœur va donc toujours au noir et blanc, mais je pense néanmoins que la couleur rend Bone bien meilleur.

 

K : Etes-vous très impliqué dans le processus de colorisation ?

JF : Oui. Steve Hamaker, mon assistant qui s’occupe de la colorisation, travaille à mes côtés dans mon studio. Nous discutons de chaque chapitre, et il commence ensuite son boulot, à savoir sélectionner les couleurs de façon à donner plus de puissance au dessin, ce qu’il fait merveilleusement bien. Mais, à la fin, nous ré-inspectons ensemble chaque case, et je les valide ou je demande des modifications.

 

K : Après un début très joyeux et léger, l’ambiance de Bone devient progressivement plus sombre et plus grave, cela se reflètera-t’il dans la mise en couleur ?

JF : Nous utiliserons, en effet, la couleur pour renforcer la narration. Les premiers fragments plus sombres du récit apparaissent dans le troisième volume que nous avons colorisé. Dans une des scènes, nous avons d’abord teinté les personnages en violet puis avons ensuite appliqué la palette habituelle. On dirait qu’ils sont dans une pièce sombre mais surtout cela donne une atmosphère très sinistre. L’utilisation de la couleur suivra donc la tonalité de l’histoire, oui.

 

K : Pensez-vous que la couleur permettra d’atteindre un plus large public, notamment parmi les jeunes lecteurs ?

JF : Ca c’est intéressant, justement. Aux Etats-Unis, la couleur est destinée aux plus jeunes lecteurs alors que le noir et blanc est plutôt pour les adultes. En Europe, c’est l’inverse. Je pense que les adultes préfèrent la couleur, alors que les enfants sont plus attirés par les mangas, qui sont en noir et blanc. Mais en Allemagne, nous avons été surpris car nous voyions des gamins avec aussi bien les Bone en couleurs que des mangas en noir et blanc, ils achetaient les deux. Du coup, je ne suis plus très sûr… Mais je pense que la version couleur touchera une audience quand même plus large que le noir et blanc.

 

K : Vous travaillez actuellement sur une série mainstream, Captain Marvel. Pensez-vous rester à l’avenir sur ce genre de personnage ou préférerez-vous revenir sur des univers plus personnels ?

JF : Non non, je m’amuse actuellement, mais ce n’est qu’un projet de deux ans sur un roman graphique de 200 pages. C’est sympa mais je ne baserai pas ma carrière là-dessus. C’est juste qu’après Bone, je voulais faire quelque chose de complètement différent. Mais c’est presque fini et cela sortira l’année prochaine (aux USA). Par la suite, je reviendrai sur un projet personnel avec des personnages qui m’appartiennent. Ce ne sera pas Bone, mais plutôt quelque chose de nouveau.

 

K : Et savez-vous déjà ce que cela sera ?

JF : OUI. (rires)

 

K : Quels conseils donneriez-vous à un artiste débutant qui voudrait se lancer, comme vous, dans l’auto-publication ?

JF : Je dirais que le web est actuellement la meilleure option pour un jeune artiste souhaitant montrer son travail. Ma génération n’avait, pour s’auto-publier, que le papier et les agrafes, mais la technologie a évolué. Par exemple, je viens de rencontrer un jeune artiste français, nommé Bannister(4). Il a commencé par mettre des choses sur le web, il y a ensuite rencontré d’autres dessinateurs et, à présent, il est publié dans l’anthologie Flight(5) et il va bientôt sortir un album. Beaucoup de gens en Allemagne sont web-cartoonistes et leurs sites reçoivent des centaines de milliers de visites chaque jour, c’est absolument incroyable. Ils peuvent ensuite utiliser cette popularité pour être publiés et devenir rentables. Internet est l’endroit le plus approprié pour se publier car les ventes de BD sont plutôt faibles(6). Mais les choses changent car les librairies sont à nouveau intéressées par ce média et les mangas sont en train de créer une toute nouvelle génération de lecteurs de BD.

 

K : Un dernier mot ?

JF : C’est vraiment très important pour moi d’avoir Bone publié en France, car c’est l’un des marchés les plus importants dans le monde. Je lis Astérix et j’ai déjà mentionné Métal Hurlant*, vous aurez compris que c’est un pays qui m’est vraiment très cher.

 

Site de l’auteur : www.boneville.com

 

* En français dans le texte

(1) Artiste américain aujourd’hui décédé, très connu pour son énorme travail sur les BD de Donald Duck et l’Oncle Picsou.

(2) Super-héros de l’écurie DC (Superman, Batman).

(3) Auteur de Maus.

(4) www.bannister.fr

(5) Anthologie périodique américaine de BD non publiée en France.

(6) Jeff Smith parle bien évidemment de la situation aux USA, très différente de celle que l’on connait en France.