Henri Loevenbruck est né en 1972. Il exerce les métiers de journaliste, anthologiste et un des fondateurs de Science-Fiction Magazine. Il commence aujourd’hui une somptueuse trilogie :  » La Moïra « , aux éditions Bragelonne.

Khimaira : Votre premier roman de la trilogie de la Moïra nous invite d’emblée dans un monde où la Magie semble essentielle. Vous nous parlez du Saïman, de l’Ahriman et du Samildanach. Quelles relations établissez-vous entre ces trois « entités » magiques ? Sont-elles apparentées, liées ou totalement indépendantes ?
Henri Loevenbruck : Malheureusement, vous me demandez là de révéler certains des mystères qui attendent les lecteurs dans les tomes suivants ! Dans le premier tome, toutefois, la jeune héroïne remarque déjà un lien entre son pouvoir et celui du druide, puisqu’elle parvient à les visualiser, à les comparer et donc à les assimiler… Mais je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir…
En réalité, si la magie est assez présente dans le premier tome, elle n’est pas essentielle, ou en tout cas elle n’est pas l’idée centrale de ce monde imaginaire. Ce qui m’intéresse dans le destin de ces personnages, c’est leur humanité, non pas leur magie. La magie n’est qu’un prétexte pour les mettre dans des situations extrêmes qui correspondent à leur univers. La magie, c’est plutôt une question de pouvoir, et le pouvoir a plusieurs formes… Dans notre monde à nous, le pouvoir peut par exemple passer aux mains des gens qui font la télévision. Les magiciens d’aujourd’hui, ce qui sans gouverner, gouvernent, ce sont peut-être eux… On pourrait d’ailleurs s’amuser à transposer La Moïra dans ce contexte là : les druides seraient le CSA, les chrétiens France 2, les itinérants seraient La Cinquième, TF1 serait Galatie et Bisagne serait Canal + 🙂 La guerre existe déjà… Et si une petite fille de 14 ans héritait du pouvoir de chambouler toute l’organisation actuelle de la télévision (ce qui serait quand même chouette, et on pourrait appeler la jeune fille PAFETTE), que ferait-elle ?? Je ne sais pas si vous me suivez… Lol !

K : Dans La Louve et l’Enfant, certaines créatures semblent primordiales pour l’intrigue. Je veux parler des Silves. Elles ont un cycle de vie bien étrange. Pouvez-vous nous en parler ?
H.L. : Les Silves sont les créatures préférées des élus verts, en général… Propres, naturelles, tout en bois, le rêve quoi ! Plus sérieusement, comme leur nom l’indique, ce sont des créatures sylvestres, dont la peau a la couleur et la texture du bois, et qui ne vivent qu’un an, comme les feuilles d’un arbre… Elles sont d’ailleurs liées de très près à l’Arbre de Vie, mystérieuse plante ligneuse située au cœur de la forêt, puits de connaissance dans lequel Aléa viendra chercher des réponses à ses questions. Encore une fois, l’Arbre de Vie, et donc les Silves, a un lien direct avec la magie, mais je ne veux pas en dire trop là-dessus non-plus, j’espère que vous comprendrez…

K. : L’héroïne, Aléa, est une jeune fille de treize ans. On devine que cet âge n’a pas été choisi arbitrairement. C’est le moment où une fille devient femme, où elle peut techniquement porter un enfant et donner la vie. Qu’Aléa devienne le Samildanach à ce moment-là est-il un hasard? Expliquez-nous la symbolique qui se cache derrière tout cela.
H.L. : En réalité, il n’y a pas de symbolique volontaire, ou plus exactement pas de message caché direct dans ce point précis. C’est plutôt un choix esthétique, comme un tableau. Aléa a ses premières règles au début du roman, ce qui la bouleverse tout autant que la découverte mystérieuse qu’elle fait au milieu de la lande. Tout ceci s’additionne et la met dans un état de stress, un sentiment d’urgence, dechangement qui vont la pousser à partir, à quitter son village. Ainsi, elle entre dans l’âge des plus grands bouleversements, celui où l’enfant se transforme et se prépare à devenir femme. C’est une période riche, très riche, dans la vie d’une femme. Certaines en gardent un souvenir heureux, d’autres moins, mais en tout cas il se passe quelque
chose…
D’un point de vue symbolique, il est vrai que l’on peut rapprocher le sort d’Aléa à celui du monde dans lequel elle vit. Car le sens de la Moïra, c’est le passage à l’âge adulte d’une nation toute entière… Et cela est sans doute aussi douloureux que les règles, aussi excitant que l’adolescence, aussi émouvant…

K. : On sait que vous avez passé près d’un an à vous documenter sur les loups pour ce roman et que vous avez passé un certain temps à les observer dans le Parc du Gévaudan. Qu’est-ce qui vous attire chez ces animaux et d’où vient cette attirance ? Ensuite, parlez-nous un peu d’Imala.

H.L. : J’ai malheureusement passé plus de temps à me documenter qu’à les observer… Le Gévaudan est loin de Paris, et comme je travaille (et oui, je ne vis pas encore entièrement de ma plume…), je n’ai donc pu me rendre là-bas que deux fois pour de très courtes périodes. Mais j’y retourne bientôt et j’y retournerai régulièrement au cours de l’écriture des deux prochains tomes. Non seulement parce que les voir m’aide à être plus réaliste dans la description des loups, mais aussi tout simplement parce qu’ils me manquent !
J’ai toujours été fasciné par les loups et encore plus le jour où leur sort est à nouveau devenu « un débat » dans notre pays : quand le loup est « revenu » en France… Il n’est pas rancunier le loup, parce que la France est l’un des pays qui lui a fait le plus de mal, mais il revient quand même ! Nos ancêtres (pas si lointains que ça… disons, nos arrière-grand-parents…) ont purement et simplement tué un à un tous les loups qui vivaient sur nos terres. Un à un, systématiquement, avec récompense à la clé. Bref, on peut parler d’un véritable génocide.
Ce n’était pas pour protéger les paysans ou les bergers, qu’on tuait le loup. Les bergers – à l’époque – savaient très bien se défendre seuls (comme le font aujourd’hui les bergers en Italie ou en Espagne qui cohabitent avec le loup dans la joie et la bonne humeur : avec des chiens qui gardent les troupeaux). Non, si on a tué les loups, c’était principalement parce qu’il était notre concurrent le plus direct dans la belle famille des prédateurs, et quand la chasse est devenue un loisir (tuer-loisir, deux mots que j’ai du mal à juxtaposer, et pourtant le lobby des chasseurs est là pour prouver qu’on peut prendre plaisir à tuer…), quand la chasse est devenue un loisir, donc, les seigneurs ne se sont pas accommodés de la concurrence des loups, et pour éviter que les loups ne nous piquent nos proies, qu’à cela ne tienne, on les a éliminés !
Aujourd’hui, les loups reviennent. L’état dépense un peu d’argent pour indemniser les bergers quand ils se font bouffer un mouton (qu’il ait la fièvre aphteuse ou non…) par un loup. Je pense que c’est une mauvaise solution, parce que cela incite les bergers à se plaindre du loup encore davantage, pour avoir encore plus d’indemnisations. C’est un remède stupide. L’état ferait mieux de donner aux bergers les moyens de défendre leurs troupeaux de manière intelligente, sans avoir à tuer les loups, et sans
avoir des moutons tués… Bref, je le répète, s’inspirer des italiens et des espagnols. Au lieu de cela, on continue de diaboliser le loup, qui, comme j’ai voulu le montrer dans La Moira, est pourtant un animal sans danger pour l’homme : rien ne lui fait plus peur que l’homme… Surtout, c’est un animal intelligent, beau, et je ne sais pas si le mot « courage » a un sens dans le monde animal, mais c’est une qualité que j’aime à lui associer.

K. : Dans votre livre, Faith raconte une légende et dit à un certain moment « … car les druides nous enseignèrent plus tard la supériorité des mots que l’on dit sur ceux que l’on écrit ». Croyez-vous cela ? N’est-ce pas un peu étrange venant d’un écrivain de faire dire ça par l’un de ses personnages ?

H.L : Il ne faut pas croire tout ce que disent les personnages des livres. Il y en a souvent qui disent « tuez les tous ! ». Dans ce cas précis, ce n’est pas le narrateur qui parle mais bien un personnage… Mais en ce qui concerne la supériorité de l’oral sur l’écrit, je ne suis pas sûr de pouvoir trancher… Les mots écrits restent, quand on ne les brûle pas (souvenez-vous de la fin de Farenheit 451). Ils ont l’avantage d’être plus réfléchis, souvent. Mais l’oral, quelle puissance ! Quelle force quand les mots sont dits par celui qui sait les dire ! Je crois que personnellement, je me souviendrai plus longtemps des histoires que des conteurs m’ont offertes devant un feu, ou même de celles que ma mère me racontaient le soir pour m’endormir que de celles que j’ai lues. Cela n’enlève rien à mon amour du livre… Disons que mon rêve serait qu’une maman lise La Moïra à ses enfants !

K. : Dans vos interviews, on relève deux auteurs largement cités: Alexandre Dumas et Stephen King. Trouvez-vous quelque chose de commun à ces deux auteurs ?
H.L. : L’émotion. La maîtrise de nos émotions. Dumas et King savent parfaitement à quel moment leur lecteur va rire, pleurer, avoir peur. Je suis sûr que King est même conscient qu’à tel endroit, une bonne partie de ses lecteurs vont s’emmerder !!! Personnellement, je ne m’emmerde jamais dans King. On lui reproche souvent de faire des livres trop longs, mais pour Dumas comme pour King, je me régale davantage à chaque page. Leurs livres pourraient durer, durer, durer, comme un lapin qui fait du tambour, et jamais je ne me lasserais… Ce sont les deux auteurs qui ont eu chez moi le record de vitesse de pages tournées à la minute (non, bien-sûr, je mets de côté les flip-book de Pif Gadget…). En France, les gens ne savent pas forcément à quel point l’écriture de King est puissante, pas seulement ses histoires. La langue qu’utilise King est entièrement au service de nos émotions. C’est un condensé de ce que j’appellerais « les émotions universelles ». King sait dire en quelques mots des sentiments profonds qui nous parlent directement, à nous, habitants des 20-21ème siècles. « A Cigarette widow » par exemple, en deux mots, King dit beaucoup (alors imaginez tout ce qu’il dit en un roman !). Lisez la première page de « Désolation ». C’est une leçon d’écriture radicale, efficace, foudroyante. Quant à Dumas, il y a des gens mieux placés que moi pour dire combien Dumas et compagnie étaient des as de l’efficacité littéraire !

K. : Vous avez été longtemps un des animateurs d’un fanzine qui a eu la chance de passer pro. Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à de jeunes passionnés désireux de lancer leur propre fanzine ?
H.L. : D’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ! Non, je plaisante… Mon conseil : d’y croire, d’y croire dur comme fer, et de trouver de très bons amis pour le faire avec soi. Si je ne m’étais pas entouré de David Oghia, Alain Névant, Emmanuel Baldenberger, Stéphane Marsan et de tous les pigistes, je ne serais jamais arrivé là où nous sommes arrivés. C’est donc une question de motivation, de hasard des rencontres, et surtout d’humour ! Il faut beaucoup d’humour… Jusqu’au bout. Je crois même que parfois, on oublie que, « bon, allez, il faut prendre ça à la rigolade ». En ce moment par exemple, deux de mes plus proches amis l’ont un peu oublié et se font
méchamment la gueule comme deux gamins de 12 ans. Le vrai combat, c’est ça. Se souvenir que le grand challenge, c’est de gagner sa vie en faisant ce qu’on aime, avec les gens qu’on aime, sans se laisser pourrir par les difficultés qui viennent nous barrer la route. Le plus dur, c’est de continuer à aimer ses potes pour leurs défauts, parce que quand tout va mal, c’est les défauts qui ressortent, pas les qualités. Et là, les moins patients baissent les bras. Pourtant, je peux vous dire une chose, l’équipe
qui a monté Science-Fiction Magazine est la plus belle équipe de potes que la terre ait porté, une équipe qui regroupe tous les pires défauts de la terre, et toutes les plus belles qualités. J’espère qu’on saura continuer, avec humour…

K. : Enfin, pour en revenir à la Moïra, la création d’un site Internet semble indiquer une volonté de créer un univers déclinable sur plusieurs médias. Est-ce là une de vos intentions? Si un gros budget venait à atterrir en vos mains, quel média choisiriez-vous pour prolonger votre univers ?

H.L. : Sans hésiter, je donnerais tout l’argent à David Oghia pour qu’il fasse un film. Ce type, qui a été rédacteur en chef de Lucasfilm Magazine, de Starfix, puis qui a été responsable de la rubrique Ciné dans SF-Mag, est avant tout réalisateur. C’est son vrai métier, et comme pour beaucoup de jeunes réalisateurs, aussi talentueux soient-ils, les réalités économiques font qu’on n’a pas toujours les moyens de se consacrer à ce que l’on sait faire le mieux. Mais si un jour un producteur donne ces moyens à David, je fais ici le pari que ses films bouleverseront le paysage cinématographique
franco-français. Il a une réelle intelligence du langage filmé, et s’il fallait que La Moïra devienne autre chose qu’un livre, alors je voterai pour un film d’Oghia !