C’est dans les Vosges, notamment à Gérardmer, que Julien Maury et Alexandre Bustillo ont tourné leur septième long métrage, le thriller Le Mangeur d’âmes, adapté du roman éponyme d’Alexis Laipsker. Les cinéastes sont revenus sur les lieux du crime fin janvier, invités par le Festival du Film fantastique, pour une première française dans la salle comble de l’Espace LAC. Discussion après la projection avec le duo le plus fusionnel et inséparable du cinéma français.

Khimaira : Alors comme ça, vous avez tourné Le Mangeur d’âmes ici même, à Gérardmer ?

Julien Maury : Oui, nous avons tourné à Gérardmer la scène du chalet où a lieu la bagarre entre Paul [Paul Hamy, qui partage la tête d’affiche avec Virginie Ledoyen et Sandrine Bonnaire — NdR] et un des antagonistes du film. Le chalet en question se trouve un peu sur les hauteurs de la ville. Il est en location Airbnb, d’ailleurs ! Des locataires l’avaient occupé juste avant notre passage, d’autres avaient réservé pour la semaine suivante. Il fallait qu’on laisse les lieux dans un état impeccable. Pas question de laisser du sang tout partout (rires) !

Et sinon, tout a été filmé dans le département des Vosges ?

Alexandre Bustillo : Intégralement dans les Vosges et qui plus est en décors réels ! Habituellement, au cinéma, pour des questions de logistique et de confort, les scènes d’intérieur sont tournées en studio : on peut repousser les parois, dégager de l’espace pour faire bouger la caméra, etc. Là, rien à voir : on s’est retrouvés dans la configuration inverse, où nous devions nous adapter aux décors. Ça nous a permis de garder une certaine authenticité. Le pavillon du couple assassiné, au début du film, était une maison à vendre, et là, même chose : la séquence imposait de répandre du faux sang partout, on a dû poser notre propre papier peint, protéger les sols, etc. car l’endroit était régulièrement visité par des acheteurs potentiels.

Les décors naturels ont aussi une grande importance dans le film…

AB : Oui, c’est un aspect de l’histoire qui nous a tout de suite plu, la prédominance d’une nature préservée et sauvage. Ce décor de moyenne montagne, avec des villages encaissés qui voient peu la lumière du soleil, ça donne des ambiances qui frappent l’imaginaire. On se dit qu’on foule une terre de légendes, un écrin idéal pour notre légende à nous, celle du film.

JM : Et pour filmer les scènes en pleine nature, on a pu s’appuyer sur une excellente régie. La régie, ce sont les gens qui vont prendre contact avec les autorités locales, qui trouvent des chambres d’hôtel pour toute l’équipe, etc. Ce sont eux aussi qui vont effectuer les démarches pour faire bloquer des routes : la scène de la cascade à moto a été tournée au Val d’Ajol, et ils ont obtenu que soit mise en place une importante déviation pour qu’on puisse tourner sans cohabiter avec d’autres véhicules.

AB : En repérages, on trouvait parfois un coin de forêt qu’on trouvait super pour tourner telle ou telle scène. Mais un simple choix artistique peut entraîner une cascade de problèmes à résoudre, et la régie veille aussi à nous rappeler à la réalité du terrain : quel que soit l’endroit où on tourne, il faut qu’il y ait l’espace nécessaire pour garer les camions, installer des toilettes, la cantine… Une fois, d’ailleurs, les aléas de la météo ont fait que notre cantine s’est envolée, et la régie a pris contact avec la mairie de Gérardmer pour trouver une solution d’urgence. Ils ont été hyper réactifs, et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés deux soirs à dîner à l’Espace LAC, ce qui représente quand même quelque chose pour nous qui sommes des afficionados du festival !

On n’ira pas qualifier Le Mangeur d’âmes de « buddy movie », cela dit les héros sont deux flics qui ne s’entendent pas du tout mais finissent par s’apprécier. Est-ce un aspect du script qui vous a plu ?

AB : C’est vrai que, dans l’absolu, le duo de flics que tout oppose est un cliché éculé. Au cinéma, c’est presque un sous-genre en soi. Il y a plein de films de ce type qu’on aime bien, il y a même des chefs-d’œuvre comme L’Arme fatale. Après, tout dépend du contexte dans lequel on joue avec cette figure de style. Dans un univers plutôt fun, tu peux créer des passerelles entre les deux personnages, et faire en sorte qu’ils deviennent amis.

JM : Tandis que Le Mangeur d’âmes, c’est autre chose, c’est un film très sombre, et notre référence ultime en termes d’inspiration, c’était Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz. Là aussi, on a un binôme de flics mal assortis qui doivent faire équipe, et à l’époque de sa sortie, déjà, on avait trouvé très pertinente la façon dont Kassovitz avait dynamité ce cliché. C’est plus dans cet esprit qu’on a travaillé et qu’on a filmé ce duo de flics qui, d’ailleurs, n’en est pas vraiment un à l’arrivée.

AB : Les Rivières pourpres, c’est pour nous un des meilleurs thrillers jamais réalisés chez nous, par un réalisateur qui compte parmi les meilleurs du cinéma français et qui, hélas, ne tourne pas assez de films. Avec Le Mangeur d’âmes, on s’inscrit un peu dans la même démarche que Kassovitz, à savoir que son film traitait d’un sujet sérieux, l’eugénisme, sous l’angle du divertissement. Idem pour nous : notre film aborde la question d’une certaine forme de criminalité, mais sans être pour autant un drame social ou une espèce de docu-fiction. On tient à faire la part belle au mystère et à aboutir au final à un authentique film de genre, avec des bagarres, du suspense, des poursuites, des effets gore…

Le fond criminel dans votre film est d’ailleurs traité de façon plutôt allusive et pudique…

JM : Oui, on a préféré suggérer les choses plutôt que de les montrer, il était inutile d’en rajouter et de risquer de sombrer dans un sensationnalisme graveleux. On comprend très bien de quoi il est question, pas la peine d’être plus explicite.

Le tournage avec les enfants, ce n’était pas trop compliqué ? Ce sont des gamins de la région ?

JM : Non, nous les avons « castés » en région parisienne. Et effectivement, ce n’est pas évident de travailler avec des enfants parce que leur participation est très encadrée et réglementée. Ils sont accompagnés de leurs parents mais la DDASS est présente elle aussi et peut refuser qu’une scène soit tournée si elle juge que le scénario n’est pas adapté. Ajoutons qu’on n’a pas le droit de les faire tourner de nuit et leur temps de travail est aussi limité en fonction de leur âge : les plus jeunes ne peuvent pas passer plus de six heures sur le plateau — six heures tout compris, c’est-à-dire en incluant la préparation, le maquillage, etc. Soit pas plus de trois heures de temps de tournage effectif, ce qui fait que le travail prend l’allure d’une course. En même temps, il faut ménager leur sensibilité : pour tourner une scène difficile, on édulcore un peu les choses, on n’explique pas tous les tenants et aboutissants de l’action… Mais il faut dire que la bonne ambiance qui régnait sur le plateau a contribué à les mettre à l’aise. C’est amusant d’ailleurs : plus on tourne des choses atroces, et plus les gens ressentent le besoin de plaisanter pour décompresser. D’où une atmosphère joyeuse qui prêtait volontiers au jeu, une dimension importante quand on tourne avec des enfants.

Comment avez-vous choisi Virginie Ledoyen et Sandrine Bonnaire pour les rôles féminins ?

AB : Virginie est une comédienne qu’on a toujours beaucoup aimée, et on a eu envie de les réunir, elle et Sandrine Bonnaire, parce qu’elles ont tourné dans La Cérémonie de Claude Chabrol, un film dont on est très fans. Après La Cérémonie, elles n’avaient jamais eu l’occasion de jouer à nouveau ensemble. En outre, c’est la toute première fois que Sandrine fait une incursion dans le cinéma de genre, le cinéma fantastique. C’était un scénario plutôt atypique pour elle. Il faut dire que les occasions sont rares dans le cinéma français de participer à des projets comme celui-ci. Ça fait notre force quand il s’agit de convaincre des gens de venir travailler avec nous.

Concernant votre mise en scène, j’ai relevé vers la fin du film une séquence extrêmement marquante qui a dû constituer un défi pour trouver le ton juste. Je n’ai pas envie de trop en dire pour ne rien divulguer, mais voyez-vous à laquelle je fais allusion ? Celle avec le couple…

JM : Le film s’ouvre avec la découverte des corps de ce couple. On ne comprend pas comment ils ont été assassinés, c’est très mystérieux, et on joue sur la frustration du spectateur, qui ne peut que spéculer sur ce qui s’est passé. On maintient cette frustration tout le long du film, et le fait de lever le mystère seulement à la fin et au moyen d’une scène spectaculaire constitue comme une récompense. Après, comme tu dis, ce passage a été délicat à filmer car il impliquait toute une série de cascades. Ce sont d’ailleurs des cascadeurs qui jouent le couple, ils se sont préparés avec Manu Lanzi, le chorégraphe des scènes d’action du film. Il a fallu beaucoup répéter, tout s’est joué au millimètre pour qu’ils évitent de se blesser. Et pour ce qui est du ton de la séquence, on a en effet longtemps réfléchi car c’est en soi une scène de violence crue, abominable. Mais elle est jouée sur un ton complètement décalé, ludique, enfantin —  c’est presque du cartoon ! Ce qui fait qu’on ne se sent pas coupable, en tant que spectateur, d’éprouver le plaisir jubilatoire de voir enfin ce qui s’est passé. Et de notre point de vue de réalisateurs, ça n’a plus rien à voir avec la violence clinique et froide d’À l’intérieur, qu’on a tourné il y a déjà 16 ans, à un moment où on avait envie de bousculer le public en le choquant.

Présentation du film à Gérardmer. De gauche à droite, Alexandre Bustillo, Julien Maury, Paul Hamy (comédien), Annelyse Batrel & Ludovic Lefèbvre (scénaristes), Fabrice Lambot (producteur).

Quelle a été la réaction d’Alexis Laipsker, l’auteur du roman d’origine, quand il a vu votre film ?

JM : Tout d’abord, il a été ravi que son livre soit adapté au cinéma. Pour les auteurs de polar, c’est généralement une grande satisfaction. Cela se ressent d’ailleurs à la lecture de nombreux thrillers récents : le style est très cinématographique et visuel, les chapitres sont courts… Bien sûr, l’adaptation va quand même prendre ses distances avec l’histoire d’origine, ne serait-ce que parce que le récit littéraire a des facultés qu’un film de cinéma n’a pas, décrire les pensées d’un personnage par exemple. Alexis a été cool, il a très bien compris qu’il fallait qu’on s’approprie l’histoire et qu’on y apporte notre propre vision. Ce qui fait qu’on a coupé certains passages, on en a ajouté d’autres, on a fusionné des personnages… un vrai travail d’adaptation pour qu’au final, l’histoire tienne en deux heures. Et Alexis a adoré le résultat ! C’est amusant pour lui de voir une relecture de son travail. Sur le tournage, il est passé nous voir, d’ailleurs ça a donné des moments un peu cocasses car il a avoué franchement à certains comédiens, dont Virginie Ledoyen, qu’ils ne correspondaient pas du tout à l’idée qu’il avait de leur personnage (rires) !

AB : Une des plus grosses différences entre le film et le roman réside dans le final, qu’on a situé dans un grand sanatorium abandonné alors que le roman se termine dans la cave d’un chalet. De notre point de vue de cinéastes, on trouvait dommage de conclure le film dans un cadre si ordinaire, il nous fallait trouver un endroit très différent, pour que le climax de l’intrigue trouve son pendant visuel dans un décor beaucoup plus cinématographique, impressionnant. En termes de logistique et de confection pure, ces scènes ont d’ailleurs été les plus compliquées à filmer, ça a été un vrai défi physique et technique car l’endroit qu’on a trouvé, les ruines de l’Hôtel Altenberg, dans le Col de la Schlucht, n’était pas du tout adapté aux contraintes d’un tournage : sur place, il n’y a ni eau ni électricité, et on y arrivait avec une équipe d’une centaine de personnes. En somme, tout un barnum à installer sur une montagne de gravats ! Qui plus est, nous tournions de nuit, et aux premières lueurs du jour il fallait interrompre le travail car nous n’étions plus raccord avec la lumière. Une vraie course contre la montre dans un lieu dangereux, plein de trous.

Et le personnage du « Mangeur d’âmes » ? Était-il décrit à l’identique dans le roman ?

JM : Non, il est très différent dans le roman, il porte un costume militaire. On a tenu à lui donner plutôt l’apparence d’une créature fantastique, afin de jouer sur la frontière entre le cadre réaliste de l’enquête policière et une dimension imaginaire faite de légendes et de croyances. Le design du personnage est né de là. On a associé des éléments naturels, c’est-à-dire des sortes de cornes qui rappellent des branches d’arbre ou des bois de cerf, à un masque très simple, bricolé à la main, fait de toile de jute avec seulement deux trous pour les yeux. Un genre de masque qu’on trouve très effrayant. Pour l’élaborer, on s’est adressés à l’atelier avec lequel on a l’habitude de collaborer, celui d’Olivier Afonso, qui nous a soumis plusieurs propositions de créatures qu’il avait lui-même dessinées et sculptées.

Une dernière question : tel que vous en parlez, on a l’impression que tous travaillez à deux sur tous les aspects du tournage, en phase de préproduction comme sur le plateau. Est-ce ainsi que ça se passe ou bien y a-t-il des tâches que vous vous répartissez ?

JM : Le Mangeur d’âmes est déjà notre septième film, on en est venus à travailler en duo de façon quasi instinctive. On n’en était pas à ce stade sur le plateau d’À l’intérieur, notre premier long métrage, mais on s’est vite rendu compte qu’on ne serait jamais du genre à se partager les tâches : deux cerveaux sont plus efficaces qu’un seul, on préfère affronter les problèmes ensemble. Et il y a de quoi faire car un tournage implique d’affronter en permanence toutes sortes d’imprévus. Idem pour l’étape du casting ou lors de l’écriture du scénario. Nous faisons tout à deux. On se prépare d’ailleurs énormément en amont des tournages, afin d’être au diapason une fois sur le plateau. On veut éviter tout risque de désaccord ou de dissension en présence de l’équipe et des comédiens. Cela dit, exceptionnellement, pour ce film-ci, comme nous avons dû nous tenir à un plan de tournage serré, il nous est arrivé de nous séparer et de couper l’équipe en deux pour filmer des scènes en simultané dans des endroits parfois éloignés. Mais ça n’a posé aucun problème, Alexandre et moi sommes les meilleurs amis, j’ai une confiance absolue en lui et réciproquement. C’est formidable, d’ailleurs, de pouvoir faire des films ensemble et de tout partager : on ne vient pas de familles en lien avec le milieu du cinéma, en faire notre métier, c’était notre rêve de gosses.

Propos recueillis en janvier 2024 au 31e Festival du Film fantastique de Gérardmer. Chaleureux remerciements à Sophie Saleyron pour l’organisation de cet entretien.

Le Mangeur d’âmes sortira le 3 avril 2024 dans les salles françaises. Retrouvez la chronique du film dans notre compte rendu du 31e Festival du Film fantastique de Gérardmer.