Des plateaux d’Hollywood à Cinecittà, divinités et figures légendaires quêtent un supplément d’immortalité en faisant leur cinéma…

Partie à troie
Hélène, épouse du roi de Sparte, met les voiles avec Pâris et cause dix années d’hostilités sous les remparts de Troie. Contée dans un chant de l’Iliade, le premier poème épique d’Homère, l’affaire a inspiré plusieurs films à grand spectacle, dont Hélène de Troie (1958), production italo-américaine luxueuse tournée par Robert Wise. Le succès du film donna lieu à de nouveaux titres de moindre envergure, tels La Guerre de Troie (1961) et Hélène, reine de Troie (1964), signés Giorgio Ferroni. La décennie suivante, le cheval de bois se changera en lapin dans une scène du génial Sacré Graal ! (1975) des Monty Python, puis retrouvera ses quatre sabots dans Troie (2004, Wolfgang Petersen), divertissement pompier à la gloire de la crinière blonde de Brad Pitt, divinité moderne et hollywoodienne s’il en est.
 
Son nom est Personne
Le second poème d’Homère, l’Odyssée,a engendré peu d’équivalents filmiques. Kirk Douglas a éborgné le Cyclope dans Ulysse (1955, Mario Camerini), perle italienne des fifties, puis plus rien, jusqu’à ce que Sergio Leone, en 1972, ait l’idée d’une adaptation de l’épopée en western. Les nombreux scénaristes engagés oublient Homère en route et livrent Mon nom est Personne, semi-parodie sur la fin de l’Ouest sauvage tournée au final par Tonino Valerii. Près de trente ans plus tard, ce sera aux frères Ethan et Joel Coen de s’inspirer du voyage du roi d’Ithaque dans O’Brother, Where Art Thou? (2000), fantaisie à intermèdes musicaux dans laquelle le bagnard évadé Ulysse taille la route avec deux compagnons dans l’Amérique de la grande crise.
 
Over the top
S’ils interviennent dans les récits d’Homère au même titre que les humains, les dieux brillent par leur absence dans les adaptations filmées. Ils apparaissent à d’autres occasions, et parfois là où on ne les attend pas, comme dans les superbes Aventures du Baron de Münchausen (1988, Terry Gilliam). L’aristo fantasque y conte fleurette à la blonde Vénus et encourt les foudres de Vulcain, mastard jaloux et furax campé par Oliver Reed.
Pour un traitement moins parodique – et même hyper-premier degré –, on peut jeter un œil sur Le Choc des titans (1981, Desmond Davis), livre d’images naïf où répondent présent la plupart des divinités grecques. Le Choc… est surtout remarquable pour les effets spéciaux de Ray Harryhausen, dont cela reste la dernière contribution à un long métrage. Le maître de la stop-motion a aussi conçu les plus belles séquences de Jason et les Argonautes (1963, Don Chaffey), où le héros, en quête de la Toison d’Or, en remontre au Roi de l’Olympe et croise le fer avec une cohorte de squelettes animés.
 
Les pellicules d’Hercule
Mais Zeus et Cie ne font pas le poids face à Hercule, champion du nombre d’apparitions à l’écran. Le demi-dieu a fait les beaux jours du péplum mythologique italien des années 1950-60, à commencer par Les Travaux d’Hercule de Pietro Francisci. Daté de 1958, le film relate les hauts faits du héros et reste plaisant à visionner (notamment pour son combat contre un lion de Némée coopératif). Interprète du rôle-titre, le culturiste Steve Reeves retrouva la direction de Francisci l’année suivante pour un fastueux Hercule et la Reine de Lydie. Le personnage est ensuite réapparu jusque dans les années 1980 dans une multitude d’œuvrettes plus ou moins estimables, ainsi que dans Hercule contre les vampires (1961) de Mario Bava, audacieux mélange de péplum et de film d’épouvante.
 
Chats, faucons et chacals
La filmo des dieux du Nil n’est pas riche et, fait amusant, c’est dans des productions de S.F. qu’on retrouve leur trace. Râ est ainsi apparu dans Stargate (1994, Roland Emmerich), qui casse un peu le mythe puisqu’on y explique que le Dieu-Soleil n’est qu’un alien régnant en tyran sur les peuplades du désert. Quant à Horus, Bastet et Anubis, ils ont joué les seconds rôles pour Enki Bilal dans Immortel (2004), œuvre controversée mariant comédiens réels et personnages de synthèse. Voilà pour le panthéon égyptien au cinéma. Reste, bien sûr, une abondance de films où sévissent malédictions et momies vengeresses, mais c’est une autre histoire…
 
Cap au nord
Métrage d’animation danois, Valhalla (1986, P. Madsen & J. J. Varab) est le seul film à mettre en scène les divinités scandinaves. Il reste inédit dans nos contrées, mais des emprunts aux mythologies nordique et germanique sont identifiables dans pas mal d’autres bobines.
En imaginant Le Seigneur des Anneaux, Tolkien s’est approprié plusieurs personnages issus des mythes, tels les Elfes et les Nains, que l’on retrouve dans la version animée de Ralph Bakshi, en 1978, et dans la prestigieuse trilogie filmée de Peter Jackson, sortie entre 2001 et 2003. De même, l’anneau de Sauron s’apparente à l’anneau de puissance de L’Anneau des Nibelungen, récit lui-même adapté au cinéma par Fritz Lang en 1924 dans un métrage-fleuve de cinq heures, Die Nibelungen. Enfin, des titres comme Conan le Barbare (1982, John Millius), Erik le Viking (1989, Terry Jones) et Le Treizième Guerrier (1999, John McTiernan) dépeignent des porte-glaives soucieux de leur séjour dans le Valhalla, le paradis où Odin accueille les barbares valeureux morts au combat.
 
La nature est un temple
Le mot de la fin pour un génie asiatique du cinéma, chez qui il n’est point d’éden guerrier. Hayao Miyazaki signe des films d’inspiration shintoïste qui sacralisent le vivant et illustrent une conception panthéiste du monde. Les dieux sont donc partout dans Mon Voisin Totoro (1988) et le formidable Voyage de Chihiro (2001), sans oublier Princesse Mononoké, film-somme de 1997 qui englobe et restitue toute la poésie de la pensée animiste. Autant de films dont la puissance d’évocation permet au spectateur de retrouver les vertus initiatiques des plus grands mythes et des plus belles histoires.