Les dingues de cinéma le savent bien: le 7ème art et ses possibilités délirantes se sont depuis longtemps emparé des égarements de l’esprit. Bien avant les personnages de névrosés composés par Jack Nicholson, la production frénétique de films de serial killer ou l’inquiétant Donnie Darko (2001) de Richard Kelly, il y a eu les équivalents d’un Freud et d’un Jung pour inspirer les maniaques à venir. Mais qui sont les deux maîtres du genre ?

 

Les leçons de psychoses du Dr Alfred Hitchcock

C’est en 1945 que Freud envahit le 7ème art: dès son préambule, La Maison du docteur Edwardes expose les qualités maïeutiques de la psychanalyse et transforme l’écran en espace mental. Le spectateur est invité à s’y immerger à travers d’intenses scènes oniriques portées par l’univers surréaliste de Dalì. Chaque détail se fait pour lui symbole, tant la narration du thriller et le processus de cure s’entrelacent: à l’enquête policière correspond la quête psychanalytique, à la traque du coupable répond la nécessité pour le malade de comprendre son sentiment — injustifié — de culpabilité.

 

     

 

En 1960, Hitchcock va plus loin en mettant au monde l’archétype du tueur psychopathe. Psychose met en scène Norman Bates (Anthony Perkins), un taxidermiste introverti qu’un complexe d’Œdipe mal géré conduira à la schizophrénie et à un maniement éhonté du couteau. Au-delà des scènes horrifiantes (la fameuse scène de la douche, la découverte du corps desséché de Mme Bates…) et de la violence graphique, il faut y lire l’exposé très clinique de la naissance et de la construction d’un monstre.

Vertigo(1958) et Pas de printemps pour Marnie (1964) transformeront les déviances en œuvres d’art. Si le premier est construit comme un poème de l’obsession s’appuyant sur le motif symbolique de la spirale (que le spectateur retrouve aussi bien dans les décors que dans les chignons de Kim Novak), Marnien est un film plus personnel et bouleversant. Hitchcock y tente désespérément de percer le mystère de la Femme: qui se cache vraiment derrière cette dame frigide, cleptomane, terrifiée par le rouge et les orages ? Le réalisateur quitte ici le film de genre pour nous offrir son film psychologique le plus intense et le plus sensible.
 
  
  
Le maître des mindfuck movies
Mais celui qui ira le plus loin dans la mise en images de cet inland empire qu’est l’inconscient est sans conteste David Lynch. Qui est le plus fou, du personnage ou du créateur, dans cette cartographie de l’esprit que dessine sa filmographie ? Eraserhead (1977), son premier long électrochoc, nous entraîne dans le monde mental et kafkaïen du psychotique Henry Spencer et pose les bases des obsessions de Lynch: l’expression de l’angoisse et de la face cachée de la normalité. Après les contes fantasmatiques Blue Velvet (1986) et Sailor et Lula (1990), la folie lynchienne atteint un nouveau pic avec Twin Peaks. La série (1990-91) puis le film (1992) mettent en scène un univers parallèle, ésotérique, hanté par les fous et les mystères, et porté par un visuel délirant, complexe, hypnotisant le spectateur qui en oublierait presque l’intrigue: mais qui a tué Laura Palmer ?
 

      

À partir de Lost Highway (1997), Lynch utilise un langage de plus en plus hermétique et symbolique. Le film, véritable puzzle schizophrène, est la représentation du paysage mental morcelé de Fred, le héros, que le spectateur est invité à reconstituer en suivant cette autoroute aussi perdue que la mémoire du personnage… La dernière demi-heure tétanisante de Mulholland Drive (2001) nous convie, après une histoire relativement « simple », à faire le tri entre rêve et réalité, fantasme et vérité, mort et vie, cinéma et réel. Le paroxysme est atteint à ce jour avec Inland Empire (2006), merveille de déconstruction narrative et d’architecture de l’inconscient. Ici, pas d’histoire à laquelle se raccrocher: il n’y a plus que les dédales labyrinthiques des ombres violentes de notre esprit… la traduction cinématique de nos angoisses et folies intimes.