Loin, très loin de l’image d’Épinal de Madame Irma, qui vous éclaire sur votre avenir à la lueur d’une bougie au fond de sa roulotte, Iris Hélinac cultive une passion aussi féconde qu’intrigante pour les cartes à vocation divinatoire. L’artiste crée ses propres jeux, véritables invitations au vagabondage dans des contrées oniriques et imaginaires. Nous avons invité Iris à prendre place autour de notre plus beau guéridon, elle nous y a ouvert les yeux et l’esprit sur la pratique mystérieuse des oracles.
Khimaira : Bonjour, Iris. Tu es créatrice d’oracles, pourrais-tu nous expliquer de quoi il s’agit exactement ?
Iris Hélinac : Un oracle est un jeu de cartes de type tarot, mais avec des thématiques différentes, souvent utilisé pour la divination ou la guidance. Ce sont des cartes illustrées accompagnées d’un livre (ou livret) pour détailler leur utilisation et leur signification, ou pour raconter une histoire, mettre dans l’ambiance du jeu. Il y a autant de styles graphiques d’oracle que de créateurs, allant du pop art au minimaliste, du manga au vintage, etc.
Quelle différence ferais-tu, par exemple, entre les lames du célèbre tarot de Marseille et tes propres créations ?
Le tarot a été créé à la Renaissance lors du Quattrocento, avec les codes et emblèmes de l’époque, il avait une fonction d’aide mémoire pour les enseignements philosophiques (le cheminement de l’âme selon le néoplatonisme imprégné du pythagorisme). Le tarot de Marseille est un jeu très intéressant quand on connaît son histoire et sa signification, assez hermétique. D’ailleurs le Bateleur, première arcane majeure, représenterait Hermès Trismégiste. La couleur est annoncée !
Lorsque je crée un oracle, je choisis toujours une thématique qui m’interpelle. Le principe reste le même que celui avec lequel on utilise le tarot de Marseille de nos jours, c’est-à-dire obtenir des messages, communiquer avec une part de soi ou avec l’invisible, si on y croit.
Pour les thèmes j’aime beaucoup la mythologie, le folklore ancien, les contes comme ceux de Baba Yaga ou de nos régions, le spiritisme, les plantes à poison… tout ce qui touche à l’étrange et à l’inquiétant, évoluant dans cette dimension qu’on appelle l’Autre monde, à la frontière entre le réel et l’imaginaire ou l’inconnu. Selon moi, un oracle est un outil, une sorte de guide pour passer ce seuil.
Ton jeu en main, n’importe qui peut-il s’improviser cartomancien ? Ou y a-t-il des prérequis ? des précautions à observer ? des choses à ne surtout pas faire ?
Oui, tout le monde peut se servir de cartes d’oracle, même si on aime seulement les illustrations. En réalité beaucoup les collectionnent juste pour cette raison, les jeux sont un peu comme des livres illustrés interactifs qu’on peut manier et regarder pour le plaisir. Ensuite, tout dépendra de l’usage qu’on en fait, si on veut vraiment tirer les cartes pour voir l’avenir ou pour obtenir un petit conseil, par exemple. Libre à chacun de faire ce qui lui plaît.
Il n’y a pas de précaution ni de crainte à avoir, je crois qu’on est enfin libéré des accusations d’hérésie et qu’on ne brûle plus les sorcières sur les places publiques 😉 Aucun risque non plus de retrouver sa maison hantée ou que des démons sortent des cartes, les oracles Jumanji ne sont pas encore d’actualité, malgré les progrès de la science et de la technologie. Ce serait chouette d’ailleurs, de pouvoir lancer plein de petites Baba yaga ou des fantômes de manoir hanté dans la nature, peut-être un jour…

La divination est-elle pour toi avant tout un jeu, à la finalité purement récréative, ou s’agit-il d’autre chose ?
La divination est un des aspects seulement de l’usage des oracles, beaucoup de cartomanciens s’en servent comme support de réflexion, d’analyse de situation. Pour ma part, il y a une dimension spirituelle réelle, mais il y a également notre propre conscience qui intervient dans l’interprétation des cartes.
Je dirais donc qu’il s’agira plus d’obtenir des éclaircissements que des prédictions, cependant grâce à une vision plus claire on peut obtenir de meilleures évaluations sur l’issue d’un événement.
Et si on en a envie, on pourrait aussi essayer de prédire le futur potentiel, mais je crois en une réalité quantique où toutes les possibilités existent en même temps et que donc on peut, pourquoi pas, voir le chemin le plus probable bien que rien ne soit gravé dans le marbre.
Quel a été ton premier contact avec l’univers de la divination ? T’es-tu toi-même un beau jour fait tirer les cartes ? Aurais-tu un souvenir marquant lié à une expérience de divination que tu aimerais partager avec nous ?
Oui, j’ai un souvenir d’enfance, en vacances d’été chez ma grand-mère. Une de ses amies venait régulièrement lui tirer les cartes avec un tarot de Marseille. Elles s’enfermaient alors toutes les deux dans la cuisine pour que personne ne les entendent, et pendant plus d’une heure elles papotaient, un café à la main en regardant les cartes du tarot. On pouvait les apercevoir, floues à travers la porte vitrée de la cuisine. Ces réunions en secret m’intriguaient, et il est possible que ça m’ait influencée, cette part de mystère liée à la divination.
Peut-on associer les oracles divinatoires au monde du spiritisme d’Allan Kardec, par exemple ?
Alors, je l’ai fait avec mon oracle des spirites et il en existe d’autres, en cartomancie, sur ce domaine de la médiumnité spirite. J’ai aussi créé une méthode radiesthésique, pour utilisation avec pendule. Le principe de communication reste le même, avec des supports différents. Sur l’oracle des spirites, ce sont des listes de mots et de lettres qui, une fois tirés, forment des phrases. Une sorte de séance sans verre ni planche Ouija, avec des cartes. Mais on peut utiliser l’oracle d’une autre façon, comme un jeu classique. Une petite anecdote : je tirais les cartes à une amie qui se questionnait au sujet de sa relation rocambolesque avec quelqu’un, et les trois cartes ont écrit “Voir ce show.” C’était assez drôle ! Après, c’est important de toujours avoir du recul et de ne pas prendre pour vérité absolue les tirages, quels qu’ils soient.

L’usage d’un oracle implique-t-il d’adhérer à certaines croyances ?
C’est complètement libre. Comme je disais à l’instant, il existe autant d’oracles que de créateurs, donc on peut très bien avoir des jeux d’inspiration helléniste, bouddhiste, pastafariste, ou sur les anges, les fées et les cuillères en bois du XVIe siècle. L’important est que l’oracle résonne avec ses propres intérêts pour qu’il nous plaise, et c’est parfois aussi l’occasion de découvrir un domaine encore inexploré — comme les cuillères en bois du XVIe siècle ! J’exagère à peine pour les thèmes, il y a vraiment de tout.
Tes différents oracles explorent des univers très différents. Comment choisis-tu ceux-ci ?
Les thèmes que j’explore sont ceux qui m’attirent le plus au moment où je me lance dans la création d’un oracle, et selon le moment j’avoue que ça varie pas mal, même si j’essaie de garder un univers cohérent. Pour la création, ce qu’il se passe d’abord est la collecte d’informations, de documentations sur le sujet, et ça prend déjà du temps pour avoir au moins une approche assez concrète et synthétique d’un sujet. Cela m’arrive de laisser tomber un sujet par manque de substance, du moins s’il n’y en a pas assez pour en créer des dizaines de concepts/images. L’oracle avant tout est un langage (avec son inconscient ou avec une autre réalité, peu importe), il doit donc être articulé et riche. Certains thèmes s’y prêtent mieux que d’autres. En tous cas, j’adore créer des jeux d’ambiance qui plongent dans une autre réalité comme le manoir hanté, l’asile au temps de Charcot, les légendes, etc. Là j’en prépare un sur les vampires et les contes gothiques. C’est assez rétro, surtout époque XIXe, dans l’ensemble.
Utilises-tu les mêmes outils et techniques graphiques pour tes différents oracles ?
Pour la création j’ai deux médiums principaux : le photomontage sous Photoshop, à partir d’images d’archives libres de droits, et l’aquarelle. Plus récemment, j’ai aussi utilisé le fusain et les crayons de pastel sec.
Une image réalisée en collage numérique a généralement une dizaine de calques retravaillés, ce qui peut prendre des heures, sans compter le temps de recherches des images libres de droits qui peut durer plusieurs jours. On est très loin des images générées par l’IA en quelques secondes à peine, mais c’est un processus organique et maîtrisé, je sais pourquoi chaque élément est là dans l’image, quel sens il a et ce que je souhaite transmettre à travers la composition.
Il se passe la même chose évidemment avec les techniques manuelles comme le dessin et l’aquarelle, par le choix des palettes de couleur, des contrastes, des formes, etc. C’est un acte magique que de créer une illustration comme d’écrire un livre pour transmettre un message, ouvrir une porte sur l’invisible ou sur la profondeur de la psyché, et la magie continue en utilisant les cartes avec lesquelles chacun peut imaginer son propre récit…

Propos recueillis en juillet 2025. Si la lecture de cet entretien a éveillé votre curiosité, nous vous invitons à aller vous balader sur le site de l’artiste !