« Rien ne vaut la pasta della mamma ! » Mario a beau être un quinqua bedonnant, il n’a pas réussi à liquider son Œdipe et se remémore la larme à l’œil les délices préparés par la mère nourricière. Les autres femmes ? Tutte puttane, forcément, alors le rital s’est fait maquereau et règne sur un cheptel de donzelles qui tapinent au fond d’une impasse. Il y en a quand même une qui a su ravir son cœur, Maria, une sacrée gagneuse mais qui lui cause du tracas : la belle montre des signes manifestes de possession démoniaque, elle maltraite la clientèle. Après une tentative d’exorcisme ratée (le curé a lui-même trop de péchés à se faire absoudre), Mario embarque sa protégée dans sa grosse bagnole, direction Lourdes, où la Sainte Vierge voudra peut-être accorder au couple un petit miracle…

Après Ouvert 24/7, son film à sketches sorti en dvd fin 2010, le Lorrain Thierry Paya persiste dans la veine gore et trash avec Witch Bitch, nouveau délire underground de 25 minutes tourné en totale indépendance. Le scénario a été écrit par Colin Vettier, déjà auteur de courts très remarqués tels que 36ème Sous-Sol (2010) et Employé du mois, distingué en 2011 lors de la 11ème édition du NIFFF. Il y a du Mocky dans la pitoyable odyssée de Mario et Maria, le couple côtoyant un casting de tronches qui n’ont de cesse de donner une piètre image de la nature humaine (ou plutôt de la gent masculine). Le road-movie tourne court : cloîtrée dans le coffre de la voiture, Maria la possédée-bouffeuse de viande crue n’a pas l’intention de se laisser arroser par de l’eau de bénitier. À la faveur d’une halte où Mario fait la connaissance d’un péquenot moyennement recommandable (Rurik Sallé, le rédac’chef du magazine Metaluna !), la brune entreprend de mettre un point final et sanglant à sa vie de péripatéticienne soumise.

L’image en 2.35 est léchée, les effets gore aussi (l’incontournable David Scherer est de la partie), et Paya profite de l’aventure pour livrer un numéro chanté comme il aime à en placer dans ses films, avec le concours d’Alice Taurand, excellente comédienne, qui joue Maria et interprète (en playback) un air canaille célébrant la révolte des femmes contre la phallocratie. Vous l’aurez compris, la condition féminine est la question centrale du film, et même si Paya la traite sur un ton rigolard, dynamisé par des éléments fantastiques outranciers, on ne peut s’empêcher de ressentir un rien d’amertume lorsqu’arrive la conclusion de Witch Bitch. Un spleen renforcé par l’humour du film, grinçant, désabusé, à base de personnages volontiers stéréotypés, de situations décalées (la chanson au micro sur le toit de la caravane, l’arrivée du shérif) et de monstrueuses saignées. Tout cela donne un cocktail aux saveurs sucrées/acides qui peut déconcerter et qui était déjà le propre des précédents courts de Thierry Paya. Sa marque de fabrique ? La bande annonce suivie de quelques questions à l’intéressé…

 

Bonjour, Thierry. La révolte des femmes contre la domination masculine était déjà au cœur d’Ouvert 24/7. C’est donc un thème qui te touche particulièrement ?

Oui, bien sûr que ça me touche ! Mais je ne sais pas pourquoi. En écrivant avec Colin, on ne se rendait pas compte de ça… C’est seulement à la fin de l’écriture que toutes ces femmes sont apparues à nos yeux, elles étaient là, dans le film, partout ! Et aussi, tout petit, j’aimais les films avec des amazones… plus qu’avec des gladiateurs.

Le mélange d’humour absurde et d’horreur, associé à un ton plutôt acerbe, donne lieu à un métrage parfois inconfortable. As-tu envie, quelque part, de malmener les spectateurs ?

Complètement, mais j’ai envie de m’amuser avant tout ! De voir quelque chose qui me plait, qui me surprend. Je crois sincèrement que le cinéma est avant tout un divertissement, mais qu’il peut aussi bousculer, faire mal, provoquer ! Dans toutes les scènes absurdes que j’ai pu tourner, comme dans Ouvert 24/7, l’absurde sert à faire passer la douleur, à désamorcer le dégoût ou la peur. C’est aussi une manière de se moquer de l’horreur de certaines situations qui pourraient être bien réelles, de se dire : « Mais…. c’est tellement con ! »  La réalité est souvent absurde si on réfléchit un peu… Il n’y a qu’à voir ce que les gens sont capables de faire dans des situations extrêmes, quand ils sont en danger de mort… C’est souvent très, très délirant.

D’après toi, en quoi le fantastique et l’horreur sont-ils un bon moyen de faire passer un message ? Dans Witch Bitch, outre le discours féministe, la police et le clergé en prennent aussi pour leur grade… Tes films ont ainsi un côté anar et franc-tireur qui me rappelle les films de Jean-Pierre Mocky. Est-ce une « filiation » qui t’honore ?

Dans les années 1970, les films de genre ont toujours fait passer des messages en toile de fond, chose qu’on ne retrouve presque plus de nos jours. C’est sûr, le contexte était différent, mais je trouve que la nouvelle vague de réalisateurs d’horreur et de fantastique sont plus frileux, plus dans la technique et le visuel, voire le virtuel. Et puis souvent, on ne les laisse pas faire… Cela dit, il y a des exceptions. Je dis ça en tant que spectateur, bien sûr. Concernant Jean-Pierre Mocky, oui, on me l’a déjà dit, et effectivement, je reconnais une similitude, parfois. Maintenant, je ne suis pas un fan de son cinéma, mais il m’interpelle par son intégrité. Bon, après, lui est très radin et pas moi (rires) !

À l’occasion de Witch Bitch, tu as retrouvé Colin Vettier, qui a signé les scénarios de tes précédents films. Comment fonctionne votre duo ?

Colin, c’est mon ami. On se connait depuis le court métrage Jogging [à visionner en bas de page — NdR]. On fonctionne comme on peut, je dirais, nous sommes éloignés géographiquement, c’est donc parfois compliqué. On travaille par internet, parfois par téléphone, mais là où on est le plus à l’aise, c’est quand il vient dans l’est me rendre visite ! Notre duo fonctionne comme si nous élaborions une recette (on aime tous les deux cuisiner), je te donne en exclusivité la recette d’Ouvert 24/7 : beaucoup d’amour pour le cinéma, une pincée de violence, un zeste de sexe, 80 kg de superbes créatures, un tampax, un crocodile bien moisi… et surtout beaucoup de conneries !

L’irruption dans l’histoire de personnages complètement décalés (je parle ici des flics américains dans leur voiture de patrouille) est très déconcertante. Quel effet cherches-tu à produire en introduisant de telles péripéties ?

(Rires) Bonne question ! En général, je cherche toujours à me surprendre moi-même, je dis souvent à Colin des choses dans le genre : « Et si une biche arrivait à ce moment-là dans la chambre ?  » C’est mon côté délirant. Dans le cas de la scène de Witch Bitch avec la voiture américaine, c’est le délire de Mario ! Il a mangé les pâtes qui contiennent le breuvage versé par Maria… Que se passe-t-il après ? Tout bascule, et on suit Mario dans son délire, on voit ce qu’il voit, mais est-ce la réalité ? C’est donc déconcertant, oui, mais c’est plausible puisque c’est le délire du personnage !

Comme dans le troisième segment d’Ouvert 24/7 (avec la chanson sur scène de Marina Moon), tu réserves à la musique une place particulière, avec cette séquence chantée vers la fin du film. Pourrais-tu nous en dire plus sur ce choix de mise en scène ?

Oui, je ne conçois pas une histoire sans musique, je réalise souvent des séquences avec une musique en tête. J’aime aussi monter en écoutant de la musique (là, je parle bien sûr du montage d’un film, pas d’un cheval !). J’ai été guitariste dans plusieurs groupes de rock et je joue encore chez moi pour le plaisir. De plus, je travaille dans le milieu musical donc cela ne me quitte jamais. Concernant la séquence chantée de Witch Bitch, il était prévu au départ de faire une scène façon comédie musicale très, très amusante avec des danses, etc. mais ça n’a pas été possible et, en fin de compte, c’est mieux ainsi. J’ai préféré que Maria s’exprime seule face à Mario et qu’elle règle ses compte par le biais d’une chanson. Celle-ci a été composée et interprétée par Mélanie Gerber (https://www.facebook.com/lela.kali). J’en suis très fier car j’ai beaucoup échangé avec Mélanie sur  la manière, le style , les paroles, l’ambiance… Elle a su retranscrire toute la détresse de Maria en quelques minutes en respectant l’histoire mais aussi en apportant une touche artistique personnelle. En plus elle coaché Alice Taurand le matin même avant le tournage et ensuite, en direct, elle chantait avec elle hors champ pour lui donner la puissance et le feeling ! Alice s’en est sortie à merveille debout sur cette caravane infernale ! Je trouve cette scène très originale et osée. C’est une autre manière d’utiliser la musique.

Parlons d’Alice Taurand, justement ! Tous ceux qui ont vu Ouvert 24/7 savent que tu as le chic pour trouver des comédiennes qui ont une sacrée présence face à la caméra. Grâce à Witch Bitch, on fait la connaissance d’Alice, qui a l’air de s’être très impliquée dans le film. Comment l’as-tu rencontrée ?

Merci, c’est gentil ! Alors Alice… Je l’ai rencontrée d’abord par mail/téléphone à l’époque d’Ouvert 24/7, elle m’avait envoyé un essai vidéo pour un rôle dans le film. C’était très bon, mais ce n’était pas ce que je recherchais à l’époque. Je lui ai promis qu’on travaillerait ensemble sur un autre projet et Witch Bitch est arrivé. Alice est une actrice très sauvage, pas dans ses rapports avec l’équipe car elle est charmante et attentionnée, mais dans son approche du jeu… Nous discutons avant le tournage, pendant la préparation, mais sur le plateau il faut juste lui faire confiance et elle fait le job. Elle est une Maria parfaite ! On a eu très peur de ne pas y arriver car il y avait une malédiction sur Witch Bitch. Alice a eu très froid, très chaud, il fallait qu’elle garde le maquillage assez longtemps, la pièce de l’exorcisme sentait la soupe de pois pourrie, mais elle a toujours gardé le sourire et ça l’amusait. Elle m’a confié que jouer une possédée était un rêve de gamine pour elle. Cela dit, elle excelle dans tous les domaines de la comédie, elle très complète ! Il suffit de regarder la bande promo d’Errange, un film qu’on devait tourner ensemble mais qui ne s’est pas fait pour des raisons de budget :


Et qu’en est-il de Gérard Dessalles ? C’est un comédien qui a déjà une longue et belle carrière derrière lui — on l’a vu dans des films de Pierre Granier-Deferre, Michel Deville, Henri Verneuil…

Ah, Gérard, c’est mon Mario ! Ce monsieur est impressionnant, il a une présence incroyable à l’écran. C’est un grand professionnel, un vrai, très exigeant ! Il s’investit dans le personnage à chaque seconde. J’ai volontairement rendu son personnage de mafieux un peu ridicule, avec cet accent un peu bidon. Gérard était réticent sur certains aspects du rôle, mais il a fini par adhérer à mon univers et à partir de là, il s’est donné sans compter, toujours avec générosité !  Il a également apporté des petites choses très intéressantes à son personnage, c’est un bosseur passionné. De plus son rôle était très physique dans certaines scènes, il pourrait t’en parler !

Tu glisses quelques allusions au cinéma d’épouvante, notamment à L’Exorciste, cité plusieurs fois. Pourquoi ces clins d’œil ?

J’ai vu L’Exorciste 28 fois au cinéma sans compter les visionnages en VHS, DVD,  etc. Si je fais ces clins d’œil, ce n’est pas pour des raisons de facilité ou d’effet de mode vintage mal placé. Je sais que c’est très mal vu par les critiques… Je le fais vraiment pour remercier ces films, à ma manière, bien sûr, et sans aucune prétention.

Quels sont tes films d’horreur préférés ?

Eh bien L’Exorciste, Jaws, Massacre à la tronçonneuse, Evil Dead, Maniac… Je ne vais pas tous les citer,  mais toute cette période 70/80 m’a apporté tellement de plaisir ….

Le film fait partie de ceux, de plus en plus nombreux, qui ont vu le jour grâce à un financement participatif. La production aurait-elle pu avoir eu lieu sans cette contribution du public via le site Ulule ? À quel point est-il difficile aujourd’hui de monter un projet comme Witch Bitch ?

Hum, vaste question… Bien sûr, le financement Ulule nous a beaucoup aidés, mais je dois reconnaître qu’il y en a maintenant trop, beaucoup trop ! Je pense que les gens en ont marre d’être constamment sollicités par des centaines de projets de films, de CD, etc. C’est pourquoi je ne ferai plus d’appel à contribution pour la suite. Et oui, c’est difficile de monter un projet en France, surtout un projet de film de genre ! Tout est cher, c’est une industrie… Si on veut produire un film dans les règles de l’art, on a intérêt à s’accrocher ! C’est très décourageant. En plus, on voit bien que même des films avec une production digne de ce nom, avec des acteurs reconnus, ne sortent même pas  en salle ! Il n’y a pas de distribution, les professionnels se foutent des films de genre français. Mon prochain film sera indépendant et fauché, mais je le ferai avec amour !

Tu as présenté Witch Bitch au Short Film Corner du dernier Festival de Cannes. Que peux-tu nous dire sur cette expérience ? Va-t-on pouvoir le découvrir dans d’autres festivals ?

Witch Bitch est victime d’une vraie malédiction ! Nous avons eu de nombreux problèmes sur le film, je ne peux pas tous les énumérer, mais ça a été très compliqué à tous les niveaux, même si ça ne se voyait pas au premier abord. Donc la seule bonne chose qui a enfin pu nous arriver, c’était d’être à Cannes. Mais je pense que du côté des festivals, c’est mort ! Il faut bien se rendre  à l’évidence, ils n’en veulent pas. Pourquoi ? Je ne sais pas… Trop long pour un court, pas assez sanglant pour les amateurs d’horreur, pas assez marrant pour les amateurs de comédies, déconcertant  pour certains, simpliste pour d’autres. C’est dur pour un réalisateur d’expliquer tout ça…

Sera-t-il distribué en dvd ?

Oui, il fera partie d’une compilation de plusieurs courts ou bien figurera en bonus d’un long. Mais bientôt tout le monde pourra le voir sur internet.

Ouvert 24/7 est sorti cette année aux États-Unis, diffusé en dvd par Troma Films. Que représente pour toi la société de production/distribution de Lloyd Kaufman ?

Pour moi, Troma, c’est tout d’abord Toxic Avenger, que j’ai découvert à sa sortie. J’adore ce film ! Jamais je n’aurais imaginé tourner un jour avec Lloyd Kaufman et encore moins être distribué aux USA par cette firme ! C’est une légende ! Après, chacun en pense ce qu’il veut, mais j’en suis pour ma part très fier et ça me va parfaitement. Voilà du vrai cinéma indépendant qui ne pète pas plus haut que son c.. ! De plus, à sa sortie en France, Ouvert 24/7 a été descendu en flèche par un imbécile qui ne respecte rien et ne connait rien au cinéma, en ne laissant même pas aux gens le choix d’acheter ou pas le DVD (au passage, je voudrais remercier Le Chat qui fume et Stéphane Bouyer pour avoir sorti le film en Europe). Mais le film a trouvé malgré tout son public et a même ses fans qui le défendent bec et ongles ! Et voilà qu’il sort une nouvelle fois, une deuxième vie pour Open 24/7 ! Il est vivant ! Comme dit justement ma grand-mère, la mauvaise herbe ne crève jamais !

Comme annoncé plus haut, voici en bonus le court métrage Jogging, tourné par Thierry Paya en 2007 avec la comédienne Maud Galet-Lalande.

Visitez aussi le site officiel de Witch Bitch et la page Facebook du film !