L’entrée en matière n’est pas mal : employée anonyme dans un call-center, Mae (Emma Watson) obtient grâce à une amie un job dans la boîte d’informatique réputée la plus cool du monde, « The Circle », dirigée par le charismatique Eamon Bailey (Tom Hanks). La voilà plongée dans un microcosme totalement flippant pour notre regard extérieur : dans le « Cercle », aux allures de campus high-tech, les nombreux collègues sont tous jeunes et affables, et surtout on dirait bien que chacun marche au pas en vouant une admiration béate au PDG-gourou…

Tom Hanks est excellent dans son rôle de néo-Steve Jobs méphistophélique. La technologie que le type entend développer ne vise qu’une chose : permettre au big boss de devenir Big Brother en imposant, sous couvert de transparence et de souci de sécurité, une surveillance vidéo connectée H24 du moindre citoyen. Les mécanismes de la manipulation, l’usage de la rhétorique pour diriger les masses et faire gober la philosophie pseudo-philanthropique du Cercle sont pleinement à l’œuvre dans des conférences-spectacle où le type met en avant sa fausse bonhomie sous les applaudissements de ses ouailles. Parmi celles-ci circule toutefois un électron libre, Ty Laffite (John Boyega), le concepteur d’un fameux logiciel, qui, pour des raisons obscures, a quitté le devant de la scène et hante désormais les couloirs et open spaces lumineux de la boîte. Manifestement, l’individu n’avale pas les couleuvres du discours officiel. Il approche Mae, sur son petit nuage depuis qu’elle a intégré la firme. Va-t-il lui ouvrir les yeux sur la nature diabolique du « Circle » ?

L’histoire nous fait entrevoir ce que serait une existence où la notion de vie privée n’aurait plus cours, où chacun serait relié en permanence et de son plein gré au grand Tout numérique. Les peurs qu’agite le film (tiré du roman Le Cercle, édité en France par Gallimard et adapté par son propre auteur Dave Eggers) sont du reste très répandues depuis l’avènement des géants de l’informatique et du web — Google, Facebook et consorts —, régulièrement critiqués pour leur utilisation commerciale de données privées. De ce point de vue, The Circle n’est donc pas bien novateur (et on peut aussi trouver à son scénario une parenté plus qu’évidente avec… Tempête de boulettes géantes 2 — absolument ! —, où le héros intègre une multinationale comparable au Cercle, où l’on travaille soi-disant à « créer un monde meilleur »). Mais le manque d’originalité n’est pas le plus gênant. Passé sa phase d’exposition efficace, le script a la curieuse tendance d’abandonner une à une toutes les pistes à même d’étayer une bonne intrigue. Des collègues de Mae se font intrusifs, ils l’incitent entre autres à passer le plus de temps possible au bureau, y compris le week-end. Qu’advient-il des inévitables salariés dissidents qui ne se plieraient pas au mode de vie sectaire ? On n’en saura rien. Grâce au dénommé Ty, personnage lui-même sous-exploité, l’héroïne pénètre à la faveur de la nuit dans une salle mystérieuse en sous-sol, réceptacle de données secrètes. L’épisode pique la curiosité, pourtant Mae ne reviendra pas sur les lieux, on ne saura jamais ce que les serveurs contiennent.

Tous ceux qui, face à l’écran, espèrent une enquête de Mae et un affrontement avec le gourou vont donc en être pour leurs frais : l’héroïne, en fait, n’en est pas une, dans le sens où elle n’est pas une figure d’identification. C’est en tout cas le résultat du traitement du personnage par le scénario. Au mépris de la logique et des notions les plus élémentaires de dramaturgie, Mae, pourtant intelligente, s’avère dépourvue de sens critique, sinon de cœur. Son implication dans le Cercle va nuire gravement à son entourage familial, auquel pourtant elle tient, et sans que cela ait de conséquences sur son comportement au sein de la firme. L’amateurisme de l’écriture atteint une sorte d’apothéose en fin de métrage, lorsque Mae rend publiques des infos sensibles et « ultra-cryptées », sans qu’on sache comment, nom d’une pipe, elle a mis la main dessus et encore moins comment elle a pu les décoder. À moins d’avoir le cerveau endormi par la canicule, impossible, donc, d’accorder beaucoup de crédit à ce blockbuster estival qui semble miser avant tout sur l’aura de ses deux méga-vedettes en tête d’affiche pour engranger les entrées. The Circle sera mercredi 12 juillet dans les salles françaises et ne devrait pas rester bien longtemps à l’affiche…