Que ce soit en matière de littérature ou de bande dessinée, il n’est pas donné tous les jours de tenir entre ses mains un véritable monstre. Alléluia, ce miracle s’est réalisé cette année grâce à Raúlo Cáceres. Non pas que Les Saintes Eaux soit une œuvre nouvelle (Aguas Calientes — le titre en v.o. — est parue en 2008 dans son Espagne d’origine), mais on découvre seulement aujourd’hui l’adaptation en français de la BD, grâce à l’éditeur Tabou (et à l’excellent travail de la traductrice Myriam Lobo). De quoi s’agit-il ? D’une enquête, celle menée par le docteur Melania Ricius, professeure, psychologue et psychanalyste, experte en thérapie sexuelle, au fin fond d’une sorte de Far West ibérique, l’Estrémadure, une contrée reculée presque ignorée du monde et au cœur de laquelle se niche le village d’Aguas Calientes. C’est là-bas qu’une ancienne étudiante et amante de Melania, prénommée Sara, a mystérieusement disparu. Sur place, le docteur Ricius (qui, soit dit en passant, n’analyse ses patients qu’en se livrant avec eux à la fornication !) tombe sur une curieuse peuplade de bigots, tous en proie depuis quelque temps à une étrange et irrépressible frénésie sexuelle…

Pas question une seule seconde de hors champ dans les planches de Raúlo Cáceres : déjà responsable, entre autres, d’une adaptation du marquis de Sade (Justine et Juliette de Sade, publiée en France en 2013) ou encore d’une version hardcore de L’Exorciste, le film de William Friedkin (Je suis celui qui n’est pas, dans le recueil Légendes perverses, 2017), le dessinateur natif de Cordoue donne dans la BD pornographique, et Les Saintes Eaux se place sans conteste parmi les tous meilleurs titres du genre. L’intrigue passionnante aux contours mystérieux et fantastiques (qu’est-il donc arrivé à la jolie Sara et pourquoi les villageois se livrent-ils à de véritables orgies communales ?) conduit Melania, héroïne nymphomane, à explorer tous les recoins de la cambrousse archaïque. Chaque étape de ses investigations (et, pour ainsi dire, chacune ou presque des pages du volume) se caractérise par des excès sexuels délirants, passant en revue un large spectre de déviances (du simple exhibitionnisme aux penchants nécrophiles). D’un point de vue graphique, le bouquin enchaîne les tours de force en s’affranchissant totalement des canons de composition traditionnels de la bande dessinée (les limites des cases explosent) et en donnant à voir des anatomies croquées en noir et blanc avec un art impressionnant du clair-obscur. Plusieurs années (de 2004 à 2007) furent nécessaires à Cáceres pour accoucher des 186 planches de l’album, sans compter, peut-être, le temps consacré à des recherches documentaires méticuleuses sur la psychanalyse jungienne autant que sur les rites, croyances et légendes pré-chrétiens, lesquels constituent la trame spirituelle du récit (l’histoire fait coexister le catholicisme castrateur et les racines profondes du paganisme paneuropéen). Parfois, des digressions conséquentes sur les mythes antiques viennent freiner le rythme de la narration (précisons qu’en plus des débordements visuels, le texte abonde littéralement), mais ce n’est qu’un défaut mineur comparé à l’envergure de l’œuvre. Les Saintes Eaux est donc un monstre doublé d’un coup de maître, dont on aurait volontiers passé quelques extraits en illustration de cet article, mais impossible de reproduire ici la moindre page sans risquer une interdiction du site aux moins de 18 ans…

En librairie depuis le 27 mai 2020.