Grave ne sort que le mois prochain dans les salles, mais il s’impose d’en parler dès aujourd’hui puisque le film de Julia Ducournau a été l’un des titres incontournables du dernier Festival du Film fantastique de Gérardmer, du 25 au 29 janvier. Cette coproduction horrifique entre l’Hexagone et le Plat Pays s’est adjugé le Grand Prix avec une histoire saignante de cannibales qui coupe  les ponts avec le tout-venant mortellement tiède du cinéma français. On y retrouve Laurent Lucas, une présence qui a ravivé avec plaisir chez le public du festival le souvenir de la projo de l’ineffable et tout aussi franco-belge Calvaire (2005) de Fabrice du Welz. Lucas apparaît dans le rôle assez bref du papa de l’héroïne, Justine, et de sa grande sœur Alexia. Justine compte parmi les nouveaux étudiants d’une fac vétérinaire où sa frangine est déjà inscrite, les filles perpétuant une tradition familiale (les parents sont aussi vétos et ont bûché sur les mêmes bancs). Au menu des réjouissances du début d’année, les heureux bizuts doivent entre autres consommer des abats de lapin, servis crus. Végétarienne et pucelle, Justine se découvre d’un coup une appétence dévorante pour les saveurs de la chair…

Redonnant du sens à un adjectif galvaudé par le parler ado, Grave traite de thèmes rebattus mais toujours riches d’écho (le passage à l’âge adulte, la perte de l’innocence) tout en s’attaquant à une pyramide de tabous que Justine — et le film — s’aventure à transgresser. Ainsi le choix d’un prénom sadien pour la jeune fille n’a rien de fortuit, et le scénario effeuille un beau petit catalogue de cruautés qui effraient l’héroïne avant de la séduire. Pas mal de rumeurs ont circulé sur le côté « extrême » du film, dont la vision aurait provoqué des malaises chez quelques spectateurs dans certains festivals. Présentée à Cannes en mai dernier, l’histoire, dans ses scènes les plus osées, a peut-être incommodé deux ou trois âmes sensibles en bord de Méditerranée, mais sûrement pas sur les rives du lac vosgien, où le public en a vu d’autres. Au contraire, il est difficile de ne pas suivre le parcours scabreux de Justine sans une certaine délectation amusée, d’autant que le film, jamais ennuyeux, n’est pas dépourvu d’humour.

Évidemment, Grave n’est pas stricto sensu fantastique, on trempe plutôt dans des eaux sombres, lynchiennes, où des gens en apparence des plus ordinaires cachent des maux et des mœurs inavouables. L’expérience s’avère gore, le récit parfois hélas incohérent (notamment la chute), mais toujours prenant et porté par des comédiens tous excellents, jusque dans les petits rôles. Bouli Lanners, en routier pédé, relève un dialogue en champ-contrechamp d’une touche savoureuse de surréalisme à l’accent wallon, et la réalisatrice et scénariste Marion Vernoux (Love, etc., Reines d’un jour) fait des débuts d’actrice fracassants dans une unique mais remarquable apparition en infirmière à cigarette, référence — consciente ou pas — au personnage joué par Dominique Frot dans À l’intérieur de Maury & Bustillo (sinon Ducournau se réclame volontiers de David Cronenberg, et le film recèle plusieurs clins d’œil à des figures devenues classiques du cinéma d’horreur).

Quant aux comédiennes vedettes, Garance Marillier (Justine) et Ella Rumpf (Alexia), on les devine fortement complices de leur réalisatrice qui, tout en explorant avec elles les arcanes les plus intimes d’une relation de sororité, ne manque pas d’interpeller sur le caractère — intrinsèque ? — d’animal carnivore de l’être humain (le cadre original d’une école véto fait résonance avec le débat très actuel et grandissant sur l’antispécisme). Ducournau est consciente d’avoir sous sa direction des monstres de présence, elle traduit à l’écran son élan physique vers les deux phénomènes en frottant plus d’une fois une caméra fétichiste sur le velouté, culotté ou non, de leurs jolis derrières. Parties charnues servies crûment dimanche dernier sur le plateau gérômois, mais où chacun-chacune cédant à ses pulsions carnassières plantera ses crocs dès le 15 mars, date de la sortie du film dans les salles.