Depuis la légende du Minotaure, peu d’endroits fabuleux occupent une place aussi importante dans notre imaginaire que celle du labyrinthe. À l’état naturel, les dédales existent bel et bien, ils s’explorent sous terre, dans les ténèbres des galeries que les spéléos percent de leurs torches frontales, et, à l’écran, le lieu dans sa dimension légendaire est le décor d’aventures plus ou moins effrayantes ou étonnantes, et toutes étranges, que nous allons revivre ici le long d’un fil d’Ariane cinéphile. Exploration à la lanterne magique des labyrinthes au cinéma. Ne perdez pas le guide !

Ceci est le deuxième chapitre de notre dossier. Cliquez ici pour (re)lire le premier.

CUBE de Vincenzo Natali (Canada, 1997)

Bien avant l’apparition des escape games, Vincenzo Natali fit forte impression avec Cube, premier long métrage de son auteur et film-concept dont l’action tout entière se déroule dans le décor unique d’une série de pièces cubiques, d’aspect identique (si ce n’est la couleur) et communiquant entre elles par des portes de sas. C’est dans cet environnement coupé de la réalité que s’éveillent cinq personnages, qui ignorent comment ils sont arrivés là, qui les y a mis et, surtout, comment retrouver l’air libre. Pour corser le tout, de nombreuses pièces recèlent des pièges mortels…

Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, l’intrigue totalement hors-sol (la caméra ne sort jamais du cube) n’est nullement gênante pour suivre le récit avec intérêt, si bien que le film se tailla un sacré succès, par exemple au palmarès du Festival de Gérardmer 1999 où il s’adjugea le prix du Public, celui de la Critique et enfin le Grand Prix du Jury (où officièrent cette année-là, entre autres, des personnalités aussi diverses que John Landis, Jean-Pierre Jeunet, Asia Argento, Robert Englund et Johnny Halliday). Le travail de Vincenzo Natali était novateur, on n’avait pas encore beaucoup vu, à l’époque, de longs métrages misant sur une approche aussi ludique que celle-ci (que vont trouver les héros derrière la porte suivante ? qui sera le prochain à y passer, et comment ?).

Mais la cote d’amour du public pour Cube ne s’explique pas seulement par son caractère amusant, on y trouve aussi à réfléchir pour peu qu’on suive le film comme une métaphore de l’existence et des rapports humains : tous étant dans la même galère, chacun a son rôle à tenir pour choisir la bonne direction et sortir le collectif du marasme, y compris les profils a priori les moins avantagés (il y a un autiste parmi les prisonniers, dont l’importance s’avèrera cruciale). À condition, évidemment, que tout le monde arrive à se comporter en être civilisé, sans céder à la panique ni piétiner les autres (d’où l’ironie noire du film, la plupart des protagonistes qui passent de vie à trépas étant victimes d’un des leurs et non des pièges installés dans le cube).

Vêtus d’uniformes gris à la triste mode des bagnards, les personnages portent tous des noms de centres de détention plus ou moins célèbres : Quentin pour San Quentin, en Californie, Kazan, le personnage autiste, en référence à un infâme centre de détention soviétique pour malades mentaux, etc. (le doyen de la bande est un roi de l’évasion baptisé Rennes, allusion au centre pénitentiaire breton). Dans la distribution figure le comédien anglais David Hewlett, un ami du réalisateur (ils sont allés au lycée ensemble), présent également au générique d’Elevated, court métrage matriciel tourné par Vincenzo Natali en 1996 et mettant en scène trois personnages à couteaux tirés cloîtrés dans une cabine d’ascenseur. Sachez sinon qu’un remake japonais de Cube a été tourné l’an dernier. Il sortira ce mois d’octobre au pays du Soleil-Levant.

DAVE MADE A MAZE de Bill Watterson (États-Unis, 2017)

De retour dans son appartement après une absence d’un week-end, Annie tombe sur un assemblage bizarre de cartons. Un ouvrage réalisé par le Dave du titre qui, d’une voix étouffée, s’adresse à sa jolie fiancée à travers les parois de la construction. Il la prévient : surtout ne viens pas me rejoindre, je me suis perdu. En précisant que, vu du salon, le labyrinthe — car c’en est un — paraît beaucoup moins grand qu’il n’est en réalité à l’intérieur.

L’assonance rigolote contenue dans le titre annonce la tonalité de cette comédie au postulat de départ absurde, qui invite à ne pas prendre l’intrigue au pied de la lettre. Fatalement, Annie va rejoindre son amoureux dans le dédale, accompagnée de plusieurs amis : le meilleur pote de Dave, un couple de quadras, un réalisateur de documentaire avec preneur de son et caméraman. Une demi-douzaine de profils a priori divers mais pourtant très semblables : tous apparaissent comme des petits bourgeois un peu vains qui, malgré leur âge adulte, cherchent encore une direction à donner à leur existence. D’où cette équipée à valeur symbolique dans un labyrinthe, créé par un garçon sympathique qui se veut artiste sans jamais avoir fait quoi que ce soit de significatif avec ses mains. Sauf le dédale de carton.

Ce projet d’un labyrinthe inédit est né de l’imagination de Bill Watterson (un homonyme de l’auteur de la B.D. Calvin & Hobbes), jusqu’alors acteur dans pas mal de séries télé et de courts métrages. Le néo-cinéaste a su s’entourer d’un staff de décorateurs experts dans le maniement de la colle, du scotch et des ciseaux. Le résultat de leurs efforts dépasse largement le niveau des travaux manuels de gamins d’école primaire armés des mêmes outils. La déambulation des personnages passe par de nombreuses pièces toutes différentes, le design de chacune est superbe, avec de nombreux éléments articulés, et nous ouvre les yeux sur la poésie de l’art du découpage. Les créations étaient éphémères car, n’ayant que deux pièces à disposition sur le plateau, l’équipe dut détruire son œuvre au fur et à mesure du tournage (toutes les quatre heures en moyenne !) afin de pouvoir assembler le décor des scènes suivantes.

On aimerait bien pouvoir chanter jusqu’au bout les louanges de cette production indépendante, minuscule en termes de budget, mais le charme farfelu du design et quelques trouvailles comiques efficaces (voir la scène fendante où des poupées en carton remplacent les comédiens) ne suffisent pas à masquer une tare gênante : avec sa gaucherie un peu trop systématique d’ « adulescent » portant Converse, le gentil héros Dave finit par taper sur les nerfs, et ce n’est encore pas grand-chose par comparaison avec les archétypes de hipsters/bobos qui l’entourent. Tous ont pour sale attitude de manier un humour pince-sans-rire pédant qui se voudrait décalé mais passe vite pour de l’arrogance. La suffisance crispante de ces protagonistes transpire dans la plupart des dialogues et finit par contaminer le film, qui paraît du coup très prétentieux et semble ne s’adresser qu’à des spectateurs qui correspondraient eux-mêmes au profil des personnages. Passé l’heure de projo, hélas on décroche, d’autant que le scénario, dans sa dernière partie, s’égare lui-même dans le labyrinthe et peine à trouver une porte de sortie convaincante.

THE DESCENT de Neil Marshall (Royaume-Uni, 2005)

Sarah et ses cinq amies partent explorer un réseau de cavernes souterraines dans les Appalaches. En principe, une simple excursion entre copines, mais la témérité d’une d’entre elles les pousse à s’aventurer là où il ne fallait pas. Le groupe se retrouve coincé sous terre alors que circule dans les galeries une population aveugle d’humanoïdes carnassiers…

Les légendes américaines en matière de cryptides sont régulièrement exploitées au cinéma et dans les séries, ce qui nous permet d’accorder foi à cette histoire qui, dans sa seconde moitié, fait la part belle non pas à Bigfoot ou au Sasquatch (ou au Chupacabra mexicain), mais à des créatures au look inspiré de celui du vampire de Nosferatu de F. W. Murnau. Avec leurs globes oculaires d’un blanc laiteux et leurs crocs baveux, les « crawlers » (tels que les baptisa la production) constituent une engeance qu’on n’a vraiment pas envie de croiser dans le noir. Les filles ont fort à faire face à ces abominations, alors même que la quête d’une hypothétique sortie (elles sont bloquées sous terre à la suite d’un éboulement qui leur interdit tout retour en arrière) suffisait largement à faire de l’expédition une expérience traumatisante.

À la sortie du film, certains avancèrent une hypothèse de lecture intéressante : l’héroïne et ses copines, en réalité, ne seraient pas sous terre, et l’histoire ne serait qu’un long cauchemar produit par le subconscient de Sarah, plongée dans le coma et se débattant, peut-être, dans les affres de l’agonie suite à un accident de la route (c’est la scène d’ouverture) qui a coûté la vie à sa fillette et à son mari. Édulcorée dans le montage américain, la conclusion d’une noirceur d’encre tend à nous orienter dans ce sens, mais une approche du récit au premier degré reste parfaitement recevable et elle est même, après tout, plus intéressante du point de vue des fans d’horreur amateurs de « creature features » et de films de survie. Sarah, dans le dernier quart d’heure, acquiert une dimension séduisante de combattante déterminée, à même de régler leur compte à plus d’un crawler aussi bien qu’à une soi-disant grande amie, qui lui a servi plus d’un mensonge. Et pour ce qui est du labyrinthe jalonné de stalactites, c’est un décor d’autant plus angoissant qu’on sait qu’il en existe plein de semblables, sous nos pieds, les monstres en moins. Si la seule idée d’une errance à l’aveuglette dans d’interminables boyaux minéraux suffit à vous donner palpitations, frissons et mains moites, The Descent est sans conteste le petit chef-d’œuvre de référence que vous feriez mieux d’éviter comme la peste.

À suivre prochainement, Labyrinthes au cinéma, troisième partie…

Nos précédents dossiers Cinéma :

Frissons au pensionnat (novembre 2020)

Proies & chasseurs (avril 2020)

Crocodiles (octobre 2019)

Horror, folklore (août 2019)

Teenage & métamorphoses (juin 2019)

British indie horror (mai 2019)

Horreur et Baby-Sitters (janvier 2018)

Américains en vacances (septembre 2017)

Requins (août 2016)

Ours (août 2015)