Une petite anecdote canine pour commencer : les Écossais, sachons-le, et particulièrement les habitants d’Édimbourg connaissent tous l’histoire, déjà ancienne, de Bobby, un Skye terrier qui vécut au XIXème siècle au côté de son maître, un policier du nom de John Gray. Lorsque ce dernier mourut, le chien vint garder sa tombe au cimetière de Greyfriars, où il demeura posté tout au long des quatorze années qui lui restaient à vivre. Bobby eut ensuite droit à une statue en bronze dans la capitale écossaise, non loin du cimetière, sur laquelle on peut toujours poser les yeux, alors autant dire que les symboles de fidélité canine occupent une place de choix dans le cœur des Britanniques. À coup sûr, c’est le cas de Damian Dibben, comédien londonien, féru d’Histoire et lui-même maître d’un Cavalier King Charles du nom de Dudley. C’est à Dibben que nous devons le magnifique roman qui nous occupe ici.

Et il est donc question d’un chien, au nom insolite, Demain, « pas comme les autres », comme l’annonce le texte sur la couverture. Sa naissance remonte au XVIème siècle et il pourrait toujours aujourd’hui promener sa truffe quelque part en Europe ou ailleurs : le maître de Demain, un alchimiste, trouva lors d’un voyage dans une contrée reculée le secret de l’immortalité, ou en tout cas d’une recette ouvrant la possibilité d’une très, très grande longévité, surnaturelle. Il en fit profiter son chien, compagnon de route et même plus encore : pour le savant, Demain est son « âme à quatre pattes », et il était dit qu’ensemble ils traverseraient le monde et les siècles dans une quête perpétuelle de découvertes. Mais voilà qu’après des décennies d’existence commune, le maître disparaît, inexplicablement, alors que tous deux promenaient leurs regards sur les marbres de la basilique de la Salute, à Venise. L’alchimiste ne peut avoir abandonné son animal, c’est impossible, il va forcément revenir… Alors Demain l’attend, tout au long des 127 années qui suivent. Et puis, et puis…

Est-il possible de pénétrer l’intériorité d’un animal ? En d’autres termes, est-il envisageable de savoir ce qu’un chien, notamment, peut avoir dans la tête, et d’appréhender sa conscience des gens et du monde ? La question turlupine, mais à moins que les bêtes soient, un beau jour, dotées de la parole (et qu’elles en fassent usage pour énoncer la vérité et rien que la vérité), il sera toujours impossible de sonder l’esprit des animaux. Reste l’imagination des artistes et des écrivains, et ce récit fabuleux à la première personne dans lequel Demain nous raconte tout de son histoire, des palais que son humain et lui ont habités, des guerres et batailles qu’ils ont traversées, des personnages illustres qu’ils ont eu le privilège de côtoyer. La quête du maître disparu est le fil conducteur d’un périple passionnant à travers l’Europe du début du XIXème siècle. Un continent alors ravagé par les guerres napoléoniennes et que Demain ne sillonne pas seul puisque l’accompagne Sporco, un chien errant vénitien, son seul ami. Dense et composé dans une langue riche (coup de chapeau aux traducteurs, Cédric Degottex et Louise Malagoli), Demain, le livre, est un roman atypique impossible à lâcher, et Demain, le héros, un personnage comme on n’en a peut-être encore jamais vu. Gageons que la noblesse des pensées du chien, la lucidité de ses commentaires d’observateur du monde et des Hommes font du récit picaresque un conte philosophique qui lui aurait valu, en leur temps, l’admiration de Voltaire et des autres grands noms des Lumières.

En librairie depuis le 18 août 2021.