Titulaire d’un Oscar pour son court métrage Helium (2013), Anders Walter est aussi le réalisateur du magnifique Chasseuse de géants, disponible en blu-ray et DVD à compter du 6 juin. Il y a quelques mois, le cinéaste danois a fait le déplacement en famille depuis Copenhague pour présenter le film au dernier Festival de Gérardmer. À l’heure du brunch, tandis que son épouse et leur fillette papotaient non loin sur un confortable fauteuil, Anders Walter, jeune quadra affable et dynamique, a répondu avec le sourire à toutes nos questions…

Khimaira : Avec le décor du lycée, les couloirs bordés de casiers d’élèves, les bus scolaires jaunes etc., Chasseuse de géants déploie une imagerie très américaine à laquelle le cinéma nous a depuis longtemps habitués. Était-ce amusant pour vous, en tant que réalisateur européen, de tourner un film dans cet environnement ?

Anders Walter : (Rires) Oui, mais il faut préciser que le financement du film a été essentiellement européen, et nous avons tourné en Europe, en l’occurrence en Irlande. Et franchement, ce n’était pas une mince affaire de tomber sur un lycée « américain » à Dublin ! Il n’y a qu’en Amérique qu’on construit des écoles avec des couloirs aussi larges… On a tout de même trouvé un bâtiment qui faisait l’affaire, on y a installé des rangées de casiers, on a fait venir un bus jaune déniché aux Pays-Bas ! Tout cela pour qu’à l’image, le décor ait l’air américain. Ce n’était pas évident, mais c’était amusant. J’aurais beaucoup aimé, cela dit, tourner réellement aux États-Unis, dans un cadre authentique, mais en fin de compte cette Amérique recréée de toutes pièces ajoute à l’étrangeté du film. On a l’impression d’être dans le nord-est des USA, peut-être pas très loin de New York, mais on n’en est pas sûr… On se retrouve comme dans un petit monde fermé.

Chasseuse de géants est l’adaptation d’une bande dessinée signée Joe Kelly et Ken Nimura. Avez-vous pu inclure dans le film des éléments qui vous sont personnels ?

Effectivement, ce n’est pas moi qui suis à l’origine du scénario, qui a été adapté de la BD par Joe Kelly lui-même. Cependant il y a plusieurs éléments sur lesquels j’ai pu m’appuyer, notamment parce que j’ai été proche de Joe pendant toute la durée de la production. L’histoire lui tient à cœur, il y a mis beaucoup de lui-même. Il s’avère que, tout comme Barbara dans le film, Joe, étant enfant, a été rudoyé par d’autres gamins, et il s’est senti à cette époque marginalisé. Écrire Chasseuse de géants était comme prendre une revanche sur la vie, comme franchir une étape qui lui permettait de faire une croix sur toutes sortes de pensées négatives, par exemple s’imaginer qu’il n’était pas à la hauteur, pas assez doué. Cette volonté de revanche m’a plu, c’est une attitude de battant qui revenait à dire à tous ceux qui l’ont harcelé d’aller se faire foutre, mais d’une façon intelligente. C’est une forme de pouvoir dont on rêve quand on est jeune et qu’on se retrouve dans pareille situation. Ça a fait tilt chez moi, j’ai du coup éprouvé beaucoup de sympathie pour Barbara, un personnage que j’ai pu aborder comme si c’était moi qui l’avait imaginé.

Un personnage qui ressemble à une héroïne de manga, avec sa tenue bizarre, ses lunettes qui lui donnent un regard énorme et bien sûr ses extravagantes oreilles de lapin qu’elle ne quitte jamais !

Barbara portait déjà des oreilles de lapin dans la bande dessinée, c’est un élément crucial de sa tenue qu’il fallait absolument garder. Les lui ôter aurait été comme priver Wonder Woman de son costume, c’était impensable ! Cela dit, en faisant passer des auditions pour le rôle, je n’ai pas cherché à tomber sur une comédienne au look excentrique. Chasseuse de géants étant une histoire dramatique, il fallait surtout trouver quelqu’un capable de véhiculer une grande palette d’émotions, et Madison Wolfe était la meilleure pour ça !

Barbara a de drôles d’habitudes, notamment de disséminer de petits objets étranges de sa confection. Un peu comme si elle relevait d’une touche de magie le décor ordinaire du quotidien…

C’est une manière pour elle de rendre réel l’univers parallèle qu’elle s’est façonné. Elle disperse ses drôles d’objets, elle installe des pièges sur la plage, dans la forêt, elle s’est aussi construit un sanctuaire… Plus elle rend concret son monde intérieur, plus elle peut s’évader de la réalité et s’affranchir de la douleur.

Un monde parallèle peuplé par les Géants du titre. Comment avez-vous conçu leur look pour le grand écran ?

J’ai donné comme consigne à mon « concept artist » et au décorateur du film d’imaginer des créatures dont l’aspect serait en adéquation avec l’environnement dans lequel ils apparaissent. Le géant de la forêt, par exemple, devait apparaître comme une extension de tout ce qu’on peut voir d’habitude dans un bois. Cela permet d’illustrer la manière qu’a Barbara d’appréhender la réalité, en voyant les choses plus folles qu’elles le sont vraiment. Dans le roman graphique, le géant qui sort de l’océan est une créature poilue et duveteuse, et ça ne correspondait pas à ma vision du concept. Je préférais qu’il ait l’air d’un être mythologique né d’un récif des profondeurs de l’océan.

Le film fait référence à une autre mythologie, éminemment américaine, celle du baseball. Quel est le lien entre ce sport et le monde imaginaire de Barbara ?

Le baseball suscite beaucoup d’intérêt chez Barbara, et particulièrement le joueur Harry Coveleski, qui a réellement existé : il a mené sa carrière au début du 20ème siècle et on l’a surnommé le « Tueur de Géants » car il eut une importance décisive pour la victoire de son équipe dans un match disputé contre les New York Giants. Voilà pourquoi Barbara choisit de baptiser sa batte du nom de Coveleski : armée de cette massue, elle peut vaincre les géants. Sinon, le baseball et le spectacle des matchs la renvoient à l’époque heureuse où elle pouvait partager des moments de bonheur avec sa mère.

La distribution est presque entièrement féminine. Pourquoi ?

Le scénario prévoyait davantage de scènes avec des personnages masculins, mais une fois sur le plateau, on est parfois amené à faire des choix, notamment à cause d’un budget serré. Il faut faire des compromis, éliminer quelques scènes car il s’agit de respecter les délais de tournage. C’est ce que j’ai dû faire avec deux ou trois séquences où intervenaient les frères de Barbara. Cela dit, à mon avis, même si ces scènes avaient été tournées, Chasseuse de géants aurait quand même eu l’air d’un film à casting 100% féminin : j’adore voir autant de personnages féminins très forts à l’écran, c’est un des aspects de l’histoire qui m’a motivé à me lancer dans le tournage. Cela ne veut pas dire que Barbara est une super-héroïne comme Wonder Woman, qui sort de toutes les batailles bien coiffée, sans une égratignure. Mais elle est capable d’envoyer paître ceux qui viennent l’ennuyer, et si quelqu’un se propose de lui venir en aide, ce n’est ni son père ni un petit copain courageux mais une autre femme avec beaucoup de caractère. Les scénarios comme celui-ci ne sont pas si fréquents. D’ailleurs, c’est amusant : nous avons commencé à travaillé sur le projet il y a maintenant quatre ans, et à l’époque personne n’abordait comme aujourd’hui la question de l’émancipation des femmes. Et le film sort alors qu’on est en plein débat de société sur ce sujet !

Sans trop en révéler sur le film, j’aimerais évoquer la conclusion, où le « Géant de la mer » se détourne pour disparaître dans les eaux, et où l’on voit Barbara porter en classe un blouson teddy rouge et blanc, typique de la garde-robe des lycéens américains. Le vêtement est pour moi un emblème de la normalité, c’est comme si Barbara faisait une croix sur tout ce qui la rendait singulière…

Bien sûr, ce n’était pas dans mon intention de raconter l’histoire d’une enfant qui perd tout intérêt pour l’imaginaire et la fantaisie, qui laisse de côté ses rêves. Là, ce serait triste, d’autant que le monde imaginaire de Barbara est très riche. Mais je reconnais que vous mettez le doigt sur un point intéressant, ce détail vestimentaire adoucit un peu trop le personnage… Disons qu’à la fin, Barbara a une perception plus apaisée des créatures qui peuplent son imaginaire : elle ne les a pas éliminées, simplement elles ne sont plus là pour en découdre avec elle, et Barbara apparaît au milieu de ses camarades de classe comme un personnage plus serein et amical.

Y a-t-il d’autres valeurs défendues par le film et pour lesquelles vous seriez prêt à vous engager ?

Le film parle de la nécessité d’accepter les mains tendues, de nouer des relations pour continuer à avancer malgré les attaques et blessures de la vie. C’est à cette condition que Barbara parvient à surmonter son trauma et, lorsque l’histoire se termine, elle n’est plus seule dans sa bulle avec sa douleur,  elle a une amie sur qui elle peut compter, elle retrouve des rapports apaisés avec sa sœur… Je suis très attaché à ce message d’ouverture aux autres.

 

Nos remerciements à Anders Walter pour sa disponibilité ainsi qu’à Stéphanie Chiche pour l’organisation de cet entretien.

Retrouvez notre chronique du film dans le compte rendu du 25ème Festival du Film fantastique de Gérardmer.